
Le 24 février 2022, Varvara a ressenti du “désespoir et de la colère”. Quatre ans après le début de l’offensive de son pays en Ukraine, la jeune Russe cherche simplement à “survivre”, en ne parlant pas du conflit en public.
Varvara, aujourd’hui âgée de 32 ans, ne croit pas qu’il soit possible de changer le régime russe dans la situation actuelle: “Toute résistance venant d’en bas sera écrasée. J’espère simplement que nous survivrons à tout cela, physiquement”.
Lorsque Vladimir Poutine annonce le lancement de l’offensive à grande échelle contre le pays voisin, Varvara (prénom modifié) se rend à une manifestation contre la guerre sur la place Pouchkine, dans le centre historique de Moscou.
En sortant manifester, Varvara se souvient auprès de l’AFP avoir eu “le sentiment diffus de ne pas savoir ce qui allait se passer”.
Elle prévient des proches qu’elle pourrait être arrêtée, laisse un double de ses clés, et espère que son chat “ne mourra pas de faim” en son absence.
Sa fibre pacifiste la pousse à signer une pétition contre l’"opération militaire spéciale” (nom officiel de l’offensive), un geste qui lui coûte son emploi au sein d’une structure publique.

Dans les premiers jours de l’offensive, la Russie adopte une censure militaire draconienne. Des centaines de personnes sont condamnées à de lourdes peines de prison et des milliers d’autres écopent d’amendes ou de courtes peines d’emprisonnement.
Varvara, elle, échappe aux poursuites judiciaires, mais elle voit nombre de ses amis quitter la Russie.
Elle y songe aussi mais n’en fait rien. “Je ne savais pas comment, où, ni de quoi je vivrais. Des amis qui avaient tenté de partir ont été arrêtés”, raconte-t-elle à l’AFP, lors d’une interview accordée à condition que son identité ne soit pas divulguée.
“Je n’ai pas eu ce sentiment de menace physique immédiate. Personne n’a frappé à ma porte, je n’ai été ni emprisonnée, ni torturée”, dit-elle.
Elle finit par trouver un emploi dans une organisation caritative et se rend compte que la seule issue est de “faire quelque chose de bien ici”, en Russie.
Il lui a fallu deux ans après le début de l’offensive pour ressentir de la joie sans culpabilité: “Une amie et moi étions sorties nous promener. C’était l’été. Et soudain, j’ai réalisé que c’était juste une belle journée, et que je ne me sentais pas coupable de l’apprécier”.
À l’été 2022, Varvara rencontre celui qui deviendra son mari. La question du départ s’éloigne alors définitivement.
“Mon mari et moi nous sommes dit que la seule raison de partir serait que l’un de nous se retrouve directement menacé d’arrestation ou d’emprisonnement”, poursuit-elle.

Son mari a deux enfants d’un précédent mariage et cette nouvelle famille représente “une forme d’échappatoire personnelle”.
“Si j’étais seule, je ne cacherais pas mon nom. Mais aujourd’hui, je suis belle-mère, intégrée dans une structure familiale complexe. Je ressens une responsabilité”, confie-t-elle. “Et puis je sais que je veux des enfants. Je ne peux plus me permettre de prendre des risques non essentiels”.
Varvara a donc renoncé à s’exprimer publiquement. Comme elle, la plupart des Russes opposés au conflit se sont murés dans le silence.
Désormais, l’essentiel pour elle est clair: “me préserver et préserver ma famille”, sans transiger avec ses principes. Un équilibre loin d’être évident.
Son père, membre des forces de l’ordre, a servi en Ukraine. Elle l’aime, souffle-t-elle, et il lui propose régulièrement une aide financière. Mais elle refuse systématiquement.
“Il y a cette lutte intérieure permanente : avec qui peut-on ou non travailler ? Quels financements peut-on accepter, lesquels faut-il refuser ?”