Droit d'auteurEntre création, streaming et intelligence artificielle

Tim Morizet
adapté pour RTL Infos
Le droit d'auteur : pour beaucoup, une question juridique abstraite, mais pour les créateurs, en revanche, il s'agit d'une réalité bien concrète, de plus en plus mise à rude épreuve.

Le droit d’auteur : pour beaucoup une question juridique abstraite, mais pour les créateurs une réalité très concrète. Entre le streaming, les contenus gratuits et les nouvelles technologies comme l’intelligence artificielle, cette protection est de plus en plus mise à rude épreuve. Afin d’attirer l’attention sur cet enjeu, le ministère de l’Économie prévoit de lancer une campagne de sensibilisation dans les semaines à venir.

Musique : la création a de la valeur

Un rythme, une mélodie, une idée : la musique ne naît pas de rien. Derrière chaque chanson, il y a du temps, du talent et de la créativité. Et aussi un droit : le droit d’auteur.

Pour Pol Belardi, musicien luxembourgeois, il s’agit d’un principe fondamental :

"Cela signifie que les œuvres que je crée sont protégées en tant que ma propriété intellectuelle et qu’elles génèrent également un certain revenu."

Cette protection n’est pas seulement une question morale, mais aussi économique. Car pour de nombreux musiciens, le droit d’auteur constitue l’une des dernières sources stables de revenus.

Le streaming a tout changé

L’industrie musicale a profondément changé ces dernières années. Les CD et les ventes physiques ne jouent quasiment plus aucun rôle, et les recettes issues des concerts ne sont pas toujours prévisibles.

Ce qui demeure, ce sont notamment les petites sommes générées chaque fois qu’un morceau est diffusé, que ce soit à la radio, sur une plateforme de streaming ou en concert.

"Le droit d’auteur constitue la base du revenu de quasiment tous les créateurs", explique Marc Nickts, directeur de la Sacem. "C’est un dispositif économique qui permet de générer un revenu à partir de la création."

La Sacem joue à cet égard un rôle clé. Elle collecte ces revenus et les redistribue aux artistes quatre fois par an. Le montant perçu dépend fortement de la fréquence à laquelle un morceau est diffusé.

"Tout est gratuit“ : un problème de mentalité

Malgré ce système, le droit d’auteur est de plus en plus sous pression. L’une des raisons en est l’attente de nombreux consommateurs que tout soit immédiatement accessible et gratuit.

"C’est quelque chose qui, malheureusement, s’ancre dans les esprits : tout devrait être gratuit en deux clics. Mais derrière cela, il y a des existences qui en dépendent", avertit Pol Belardi.

Il ne s’agit d’ailleurs pas seulement des grands artistes. Les petits droits jouent eux aussi un rôle essentiel. Lorsqu’une musique est diffusée, que ce soit lors d’une fête, à la radio ou en ligne, le compositeur, l’auteur des paroles ou même le "voisin" qui a contribué à l’écriture ou à l’interprétation, devrait lui aussi recevoir sa part. Un système qui existe déjà dans de nombreux pays voisins, mais qui ne fait pas encore partie intégrante du droit d’auteur au Luxembourg.

Lorsque la musique est "volée“

La situation devient particulièrement problématique à l’ère des plateformes numériques et de l’intelligence artificielle.

Pol Belardi évoque des cas concrets de vol d’identité d'artiste. Il arrive que de nouveaux morceaux apparaissent soudainement sous le nom d’un artiste sur des plateformes de streaming, alors que celui‑ci ne les a jamais produits.

Même des artistes décédés éditeraient de "nouveaux" morceaux, générés par des algorithmes. L’objectif : tirer profit de leur succès et des mécanismes algorithmiques, et ainsi gagner de l’argent.

Pour Pol Belardi, il s’agit d’une évolution dans laquelle, "comme au Far West", des données sont utilisées sans demander la moindre autorisation.

Le droit d’auteur au‑delà de la musique

Le droit d’auteur ne concerne toutefois pas uniquement la musique. Les livres, les articles et les archives numériques sont eux aussi protégés.

La question centrale est celle de l’équilibre : comment rendre le savoir accessible sans porter atteinte aux droits des auteurs ?

Claude Conter, directeur de la Bibliothèque nationale, explique : "Nous souhaitons offrir un accès libre à l’ensemble des documents. D'un autre côté, nous avons une responsabilité à l’égard des créateurs."

Même le simple prêt d’un document en bibliothèque est déjà considéré, d’un point de vue juridique, comme une " réutilisation". C’est pourquoi des accords existent, notamment avec Luxorr, afin de rémunérer les auteurs.

L'usage illégal reste un problème

Malgré l’existence de plateformes légales, l’utilisation illégale de musique, de films et de livres reste très répandue. Y compris au Luxembourg, comme le montre une étude récente de l’Office européen de la propriété intellectuelle.

"Il y a encore 21 % des Luxembourgeois qui consomment régulièrement des contenus illégaux en ligne", indique Serge Quazzotti, directeur de l’Institut de la Propriété Intellectuelle Luxembourg.

Cette étude montre que, même si l’accès légal est devenu plus simple, la disposition à contourner les droits d’auteur demeure.

L'IA : un nouveau défi

Un défi encore plus important réside dans l’intelligence artificielle.

Aujourd’hui, des systèmes sont entraînés à partir d’énormes quantités d’œuvres existantes, souvent sans base juridique claire. Musiques, textes ou images sont analysés, combinés et régénérés.

Pour Vanessa Jimenez Serrania, spécialiste du droit d’auteur, le système se trouve à un tournant : "D’un côté, nous disposons de davantage de moyens de contrôle. De l’autre, les infractions se multiplient. Les années qui viennent détermineront si le droit d’auteur s’adapte à ces nouvelles technologies, ou s’il sera de plus en plus remis en question."

Une question de valeur

Qu’il s’agisse de musique, de littérature ou d’art numérique, le droit d’auteur demeure le fondement de toute création.

Mais dans un monde où les contenus sont de plus en plus rapides et faciles d’accès, une question fondamentale se pose : quelle valeur accordons‑nous encore à la création ?

C’est précisément cette question que la campagne de sensibilisation prévue par le ministère de l’Économie entend placer au cœur du débat dans les semaines à venir.

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