Quitter son pays pour ouvrir un restaurant ailleurs n’est jamais anodin. Encore moins dans un pays aussi multiculturel que le Luxembourg, où les attentes des clients sont élevées et les références culinaires multiples. Pourtant, pour Daniele, Eduardo et le trio Andreas, Spiros et Demetris, ce choix s’est imposé comme une évidence : ici, il est possible de proposer une cuisine exigeante, sincère, et profondément ancrée dans son identité.
Pour eux, le Luxembourg apparaît d’abord comme une terre d’opportunités. Andreas, du restaurant Nostos à Bonnevoie, y voyait une opportunité évidente : “Il y a un bon potentiel en ville pour la cuisine grecque”, explique-t-il, convaincu que le public luxembourgeois est prêt à découvrir autre chose que des versions édulcorées des cuisines étrangères. Eduardo, qui tient le restaurant Podenco à Bertrange, insiste sur les conditions de travail : “Ici, je me sens valorisé. Professionnellement et financièrement, c’est mieux qu’en Espagne.”
Mais séduire ne signifie pas céder. Tous partagent la même ligne de conduite : rester fidèles à leurs traditions culinaires, quitte à bousculer certaines idées reçues. Daniele, chef du restaurant Kore à Steinfort, passé avec sa compagne Chiara par plusieurs pays, rappelle que la cuisine dite “simple” est souvent la plus difficile : “Si tu as trois ingrédients et que l’un n’est pas bon, c’est un désastre. Où tu trouves de bonnes tomates au Luxembourg ? Ce n’est pas facile.” Pour lui, comme pour les autres, la qualité du produit reste non négociable.
Même discours chez Andreas, qui refuse toute adaptation de façade : “Tout le monde a besoin de voir la vraie cuisine grecque, pas une cuisine adaptée pour les gens qui vivent plus au nord de notre pays d’origine.” Eduardo revendique quant à lui un héritage familial assumé : “Ma grand-mère commençait à cuisiner à 10h du matin, on mangeait à 14h ou 15h. Ça mijotait cinq heures. C’est ça que je ramène ici.”
Face à eux, les clients du Luxembourg. Curieux, ouverts, mais parfois influencés par des clichés. “Parfois, il faut un peu les éduquer”, sourit Eduardo. “Dans la paella, il n’y a pas de citron, il n’y a pas de chorizo.” Une pédagogie qui passe par l’assiette. Spiros insiste sur l’authenticité des produits : tarama à base d’œufs de poisson, yaourt grec pour le tzatzíki, olives de Kalamata. Pas de compromis, même loin de la Grèce.
Chez Daniele, cette fidélité prend parfois une forme plus créative. Cuisine italienne et techniques japonaises se rencontrent, mais toujours dans le respect du produit. “C’est un juste mélange”, résume-t-il, évoquant la rencontre du tartare de bar avec du citron d’Amalfi et des pâtes japonaises, un plat devenu emblématique de sa carte.
Au-delà de la cuisine, l’intégration passe aussi par le quotidien. Eduardo parle des langues, de l’éducation de ses enfants. Andreas évoque la facilité des rencontres. Spiros se souvient encore de ses premiers “moien” échangés dans les rues de la capitale.
Tous poursuivent finalement le même objectif : offrir une expérience honnête. “Je n’essaie pas d’être le meilleur, j’essaie d’être juste avec ce que je fais”, résume Eduardo. Et quand Andreas affirme vouloir que les clients aient l’impression d’être en Grèce en poussant la porte de son restaurant, Spiros va même plus loin : “Ici, ils mangent mieux qu’en Grèce. Parce qu’on n’est pas un restaurant touristique.”