
Apprendre à conduire est une étape importante, mais aussi une épreuve pour beaucoup de jeunes.
Morgane, monitrice depuis plus de 10 ans dans une auto-école à Amnéville (Moselle), voit souvent deux "extrêmes" : "Il y a les jeunes qui stressent. Ça, c'est le mot à la mode. «Je stresse»: j'entends ça tout le temps. Souvent, ce sont des jeunes qui ont été biberonnés à la peur de l'accident de voiture... Donc je dois déjà faire un travail pour les rassurer. Allez, ça peut le faire, on va le faire, regarde, calme toi, analyse tes points forts et faibles, ça va bien se passer."
Et, à l'opposé, il y a les élèves "qui savent tout, qui ont tout vu. Ils ont roulé deux fois sur un parking et ils savent mieux que nous ce que c'est un embrayage." À les entendre, on devrait déjà leur donner le permis !
Avec les plus arrogants, Morgane a une solution toute simple : "Je les emmène dans des endroits difficiles, pour qu'ils galèrent. Par exemple, je les mets dans un bon démarrage en côte avec du monde derrière. On va vite se faire klaxonner, et je vais devoir reprendre le volant. Ou alors, je les emmène dans des zones où il y a des priorités à droite pas toujours évidentes, pour que je doive piler à chaque fois qu'ils en loupent une."
Et si ça ne suffit pas, "je convoque les parents. Je les fais monter dans la voiture et je leur dis voilà, là on va faire un parcours. Le but, ce n'est pas de descendre ou d'encenser votre jeune. C'est vraiment de faire un bilan avec vous. Et là, généralement, le parent va finir par s'indigner et demander à son enfant d'écouter un peu ce qu'on lui dit".
Bref, la pédagogie et la bienveillance n'excluent pas certains "traitements de choc" avec les plus récalcitrants. Car un jour, ces apprenti-conducteurs seront "lâchés" sur la route, sans moniteur et double commande pour servir de garde-fou. Or, confie cette monitrice à RTL Infos, les nouvelles générations risquent de poser certains problèmes de "manque d'attention".
Lorsqu'un apprenti-conducteur a rendez-vous pour une heure de conduite, "on considère qu'il y a 50 minutes de conduite effective. C'est-à-dire qu'on va garder dix minutes pour l'installation, les bilans d'arrivée, les bilans de départ, etc. Moi, je vais être très honnête, mais aujourd'hui, la concentration d'un élève lambda - qui n'a pas de trouble particulier ou de traitement médical à prendre - c'est 20 minutes d'efficacité sur une heure, pas plus. Et chez certains, s'ils restent concentrés 20 minutes au volant, c'est déjà bien."
C'est-à-dire que pendant 20 minutes, "ils vont restituer correctement tout ce qu'on a appris, tout ce qu'on est en train d'apprendre. Et à partir d'après ces 20 minutes, c'est terminé, je les perds." Pour pallier ça, "je leur fais arrêter le véhicule sur le côté pour prétexter une discussion, type « attention, t'as vu ci, t'as vu ça », pour un peu les réinitialiser. Des fois, je leur demande de sortir de la voiture. «Sors de la voiture, regarde-voir ton créneau avant qu'on y retourne». En fait, je les conditionne pour un nouveau départ."
Difficile d'expliquer cette impression sans faire de généralités... Morgane, elle, y voit "une cause générationnelle. Des jeunes qui sont nés avec internet, avec l'immédiateté, qui n'ont plus le temps de s'ennuyer car ils sont tout le temps sur-stimulés. Je peux pas leur jeter la pierre, mais il faut qu'ils en soient conscients, car le danger de cette perte de concentration sur la route est bien réel."
Un autre constat qui, pour le coup, ne date pas d'hier, c'est que souvent, ce seront les filles qui auront plus tendance "à sous-estimer leur capacité de conduite, et les jeunes hommes qui vont se surestimer. Ce n'est pas sexiste de le dire, c'est statistique, cela a été prouvé par les chiffres de la sécurité routière, les personnes qui ont les comportements les plus dangereux sur la route sont principalement des hommes".
Des jeunes hommes en particulier, entre 18 et 25 ans. Un âge, constate-t-elle, où "où l'on se croit trop souvent immortel!"
D'autant que les voitures modernes peuvent encourager cette illusion : "plus on va avoir des aides à la conduite, plus nos véhicules vont être sécuritaires, et plus on pourra considérer qu'on a de la marge pour prendre des risques. Comme ma voiture a une détection du franchissement de ligne, je peux quitter la route des yeux pour regarder mon téléphone... et là, l'accident arrive".
Donc "je dis souvent aux parents, arrêtez de leur mettre tout de suite des grosses voitures modernes entre les mains ! Certains commencent à conduire avec des Audi Q5... Il est bien plus formateur de commencer avec des voitures basiques, sans les caméras, les phares automatiques, et toutes les aides à la conduite. On apprend mieux à la dure, en fait."

Morgane entend tordre le cou à une idée reçue : l'examen du code n'est pas plus compliqué aujourd'hui. "En France, depuis que l'examen du code a été privatisé, on a au contraire tiré vers le bas. C'est une catastrophe. À l'examen, on préfère mettre en avant le savoir-être, le comportement routier, plutôt que des choses basiques comme la connaissance des panneaux de signalisation. Résultat, j'ai vu des jeunes confondre le panneau stop avec d'autres panneaux ! Donc moi, quand j'en arrive à la partie signalisation en voiture, je prends quasiment trois quart d'heure à redétailler absolument tous les panneaux. Et je dis à mes élèves, avant même qu'on y arrive, s'il te plaît, ouvre le bouquin, mets le nez dans les panneaux. C'est incroyable qu'on en arrive là."
La privatisation de l'examen du code en France, depuis 2016, a en effet fait couler beaucoup d'encre. Elle a notamment permis la multiplication des cas de fraude, avec des jeunes conducteurs qui achètent littéralement leur code, via les réseaux sociaux et avec la complicité de moniteurs d'auto-école malhonnêtes.
Le problème, conclut Morgane, "c'est que ça met sur la route une potentielle cohorte de jeunes qui n'ont pas les bases et qui deviennent des dangers en puissance".
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