
Médecins du Monde gère deux centres de soins sans rendez-vous au Luxembourg, offrant des services médicaux essentiels aux personnes qui n'ont pas les moyens de se les procurer ou qui ne sont pas couvertes par le Service national de santé (CNS). Le Dr Bernard Thill explique que nombre de ceux qui sollicitent cette aide sont des travailleurs, incapables de payer leurs médicaments ou leurs traitements – parfois même lorsqu'ils sont assurés.
S'il explique que les mères célibataires avec enfants sont particulièrement touchées, la pauvreté en général devient un problème croissant au Luxembourg. Face à l'inflation et à la hausse des coûts de l'énergie, ainsi qu'à des loyers qu'il juge "en partie immoraux", il s'interroge sur la manière dont les familles avec enfants peuvent s'en sortir.
"C’est véritablement alarmant", a souligné le Dr Thill. "Ce sont des personnes qui travaillent, qui ont une assurance maladie, qui vivent comme n’importe quel autre résident luxembourgeois, et pourtant, à la fin du mois, elles n’arrivent pas à joindre les deux bouts."
Le nombre de personnes qui font appel à Médecins du Monde augmente chaque année. Rien qu'en 2025, l'organisation a enregistré près de 1 200 consultations. Les problèmes de santé les plus fréquents étaient les troubles respiratoires, les affections orthopédiques et surtout les problèmes dentaires. Les problèmes de santé mentale constituent également une préoccupation croissante pour les patients.
Les personnes ayant sollicité de l'aide représentaient soixante-dix-sept nationalités différentes, originaires pour la plupart d'Europe de l'Est et d'Afrique du Nord. Il s'agit majoritairement de migrants arrivés au Luxembourg en quête de travail, mais souvent sans droits ni statut légal. Pour ceux contraints au travail illégal, Médecins du Monde est parfois le seul endroit où ils peuvent accéder aux soins médicaux.
Le Dr Thill a mis en garde contre une "spirale sociale descendante" dans laquelle le chômage ou le sans-abrisme peuvent mener à la dépression, au désespoir et, finalement, à la toxicomanie.
Au Luxembourg, explique-t-il, la pauvreté n'est pas toujours visible, souvent dissimulée derrière un sentiment de honte. Ceux qui se tournent vers les centres de Médecins du Monde ne peuvent s'adresser à d'autres structures en raison de leur statut légal. D'autres travaillent au noir ou sont sans domicile fixe.
Il conclut :"Il n'y a pas de honte à être pauvre, mais il est honteux de ne pas prendre soin des pauvres."
Le Dr Thill a également plaidé pour un soutien continu aux personnes sans-abri. Si les initiatives hivernales sont importantes, il a souligné que la protection contre les fortes chaleurs est tout aussi nécessaire durant les mois d'été.
En ce qui concerne l'aide apportée pendant l'hiver, il a critiqué les centres d'hébergement qui, selon lui, ne répondent pas adéquatement aux besoins des personnes, soulignant le manque d'intimité et de respect lorsque jusqu'à 40 personnes sont logées ensemble dans un dortoir.
Le docteur Thill a évoqué plusieurs cas de jeunes migrants sans papiers, payés à peine trois euros de l'heure pour des travaux manuels, et s'est demandé quel genre de société pouvait permettre une telle chose.
Il a également déploré la mort d'un sans-abri rue de Strasbourg en juin, critiquant la façon dont l'incident a été étouffé, "comme si la vie de cet homme dans la rue valait moins que celle de n'importe qui d'autre".
Il a souligné que nous sommes tous des êtres humains, même si certains sont plus chanceux que d'autres, ajoutant qu'il est inacceptable que la société ferme les yeux et fasse comme si de rien n'était.
Le Dr Thill a identifié le logement comme un autre levier important dans la lutte contre la pauvreté. Il a soutenu que l'État et les municipalités devaient construire davantage de logements abordables au lieu de laisser le marché aux mains des promoteurs privés. Il a souligné que de nombreux appartements restaient vides car les loyers étaient inabordables pour la plupart des gens.
Depuis 2022, le Luxembourg dispose d'un système de couverture maladie universelle (CUSS). L'an dernier, cependant, seules 38 personnes en ont bénéficié, alors que Médecins du Monde a dispensé à elle seule des consultations à plus de 1 200 personnes.
Le Dr Thill a expliqué que les obstacles administratifs demeurent trop importants. Les demandeurs doivent posséder des documents d'identité valides et justifier d'une résidence continue au Luxembourg pendant une certaine période, en se présentant une fois par mois pour prouver qu'ils y résident effectivement.
Les candidats doivent en outre présenter un "projet de vie" exposant leurs objectifs dans le pays. Le Dr Thill souligne que ces exigences créent des obstacles extrêmement difficiles à surmonter pour les personnes sans-abri, qui souvent n'ont ni droits ni ressources et peuvent perdre leurs repères et leur stabilité.