C'est au milieu de nulle part ! C'est la première chose qui vient à l'esprit quand on arrive sur le site du projet baptisé Cigéo pour centre industriel de stockage géologique.
Il est situé loin de tout, au fin fond de la campagne meusienne, à la frontière de la Haute-Marne. Mais ce n'est pas la seule raison pour laquelle le centre est installé ici. C'est avant tout pour des raisons de géologie. Sous nos pieds, à 500 mètres de profondeur se trouve une épaisse couche d’argile vieille de 160 millions d'années.
Une roche stable depuis un million d'années et surtout particulièrement imperméable. C'est donc ici qu'a été installé le laboratoire souterrain : un outil scientifique unique au monde, créé pour concevoir Cigéo.
Car dans ces 2,5 kilomètres de galeries, il n'y aura jamais de déchets radioactifs. Ce n'est qu'un outil de recherche qui permet l’observation et la mesure in situ des nombreuses propriétés de l’argile du Callovo-Oxfordien.
Ce laboratoire souterrain permet également la mise au point de techniques d’ingénierie pour tester le creusement et le soutènement du futur site. L’Andra se prépare à la construction de la première tranche du stockage en réalisant, dans le laboratoire souterrain, des ouvrages similaires à ceux de Cigéo.
Mais aucun déchet radioactif ne sera stocké à Bure avant 2050.
Si toutes les autorisations sont obtenues, le projet Cigéo prévoit l’enfouissement à 500 mètres sous terre des déchets radioactifs les plus dangereux. Des déchets issus du retraitement des combustibles usés des centrales nucléaires françaises.
En tout 83.000 M3 de déchets seront stockés ici. C'est l'équivalent de 33 piscines olympiques. 10.000 m3 de déchets hautement radioactifs, dits de haute activité et 73.000 M3 de déchets à moyenne activité à vie longue : leur durée de radioactivité avoisine les 100.000 ans.
Les déchets hautement radioactifs doivent être isolés sur des milliers d’années par cette couche d’argile réputée stable et imperméable.
"Le stockage en couche géologique profonde, c 'est la seule solution qui apporte des garanties de sûreté et de passivité pour les générations futures, et qui ne leur impose pas demain de devoir investir pour la gestion de ces déchets" explique Patrice Torres, directeur industriel de l'Andra, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs.
Le futur centre prévoit un réseau de 250 kilomètres de galeries souterraines. Le coût global du projet est estimé à plus de 33 milliards d’euros, financé par les producteurs de déchets, à commencer par EDF, Orano et le CEA.
Au-delà de sa dimension technique, Cigéo est devenu un symbole du débat énergétique français. Depuis les années 2000, Bure est le théâtre d’une contestation persistante. Associations locales, collectifs militants et organisations environnementales dénoncent un projet "irréversible".
Le Collectif contre l’enfouissement des déchets radioactifs (Cedra), dénonce l’imperfection des modèles de sûreté à très long terme.
La contestation n'est pas seulement locale, mais également nationale. "C'est le projet Promethéen par excellence, c'est l'idée qu'on va tout dominer, on sait tout, on est supérieur à tout, on a la capacité technique et l'intelligence de tout gérer, alors qu'en fait ce qu'on fait c'est qu'on enfouit. Donc en fait on fait en sorte que les conséquences néfastes du nucléaire ne se voient pas, et là en l'occurrence ce sont des conséquences pour cent mille ans. Cent mille ans !" déclarait la députée écologiste Sandrine Rousseau lors d'une manifestation à Bure en septembre dernier.
Roger Spautz, spécialiste du nucléaire chez Greenpeace Luxembourg émet de sérieuses réserves sur la fiabilité et souligne l’irréversibilité du projet. S'il reconnait que Bure ne menace pas directement le Luxembourg, il insiste sur les dangers inhérents à la logistique du projet : "il va y avoir entre 70.000 et 80.000 convois de transport", précise-t-il, évoquant le transfert massif de colis hautement radioactifs depuis les sites de retraitement de La Hague jusqu’à Bure.
Pour l’expert luxembourgeois, le risque d’un accident de transport avec fuite de substances radioactives ne peut être totalement éliminé.
Les opposants critiquent également la question du consentement des populations. Bien que des élus locaux soutiennent le projet, attirés par les retombées économiques.
Cigéo promet en effet plus de 3.000 emplois directs et indirects dans une région, touchée par le déclin industriel.
Mais de nombreux habitants dénoncent une forme de "territoire sacrifié".
Cigéo s’inscrit dans une stratégie nationale plus large liée à la place du nucléaire dans le mix énergétique français. Alors que le gouvernement défend la relance du nucléaire pour atteindre les objectifs climatiques, la gestion des déchets demeure un sujet sensible.
Le projet a franchi plusieurs étapes administratives, mais il reste soumis à des autorisations clés, notamment la déclaration d’utilité publique et le permis de construire. Plusieurs recours en justice ont été déposés par des associations, ralentissant le calendrier.
En mai, le projet est entré dans une étape clef, avec le début de l'enquête publique. Des milliers de pages de documents sur ce projet porté par l'Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) sont mises à disposition dans les mairies des communes concernées, et chacun pourra produire des observations ou poser des questions jusqu'au 2 juillet.
Les pays voisins ont également été prévenus, et pour le moment seul le Luxembourg a demandé a être informé sur le processus.
Au cœur de la controverse, une question fondamentale : que faire des déchets nucléaires à très long terme ? Plus de la moitié des déchets qui doivent être stockés dans la Meuse sont déjà produits, et leur stockage actuel n'est pas plus sûr que s'ils étaient entreposés à 500 mètres sous terre souligne l'Andra.
Pour une partie de la communauté scientifique, le stockage géologique profond est aujourd’hui la solution la plus sûre pour isoler les déchets des activités humaines et des aléas climatiques.
La couche d’argile de Bure limite la diffusion des radionucléides sur des échelles de temps géologiques et les études de l'Andra montrent que le site présente une stabilité géologique sur plus d’un million d’années.
D’autres voix plaident pour poursuivre les recherches sur des alternatives, comme la réduction de la radiotoxicité ou le stockage en subsurface contrôlée.
Le projet Cigéo illustre les dilemmes de la transition énergétique : répondre aux besoins actuels tout en assumant les conséquences sur le très long terme. À Bure, dans le silence des profondeurs argileuses, se joue une décision dont les effets dépasseront largement l’échelle humaine.