Dîner dans le noirAu Luxembourg, on a testé le restaurant où l'on mange sans rien voir

Raphaël Ferber
Pendant plus de deux heures, il faut accepter de perdre un sens essentiel à table. Plus de téléphone, plus de montre connectée, pas la moindre source de lumière : au restaurant Dans le Noir ?, au Kirchberg, les clients sont guidés par des personnes déficientes visuelles et doivent apprendre à manger autrement. RTL Infos a testé l'expérience.
© Guillaume Cottancin

Une main sur l'épaule. Une file indienne. Quelques rideaux à franchir. Puis plus rien. Pas la moindre petite lumière au loin, ni même le voyant d'un appareil électronique. Au restaurant "Dans le Noir ?", installé au Novotel Kirchberg, l'obscurité est totale. Avant d'entrer, il faut laisser son téléphone portable, sa montre connectée et toute source de lumière au vestiaire.

On se sent déjà nu.

"Ce concept existe depuis trois ans au Luxembourg, mais il est né il y a vingt ans en France, à Paris", explique Ysée Decostaire, responsable du restaurant. Depuis, le concept s'est développé à l'international. "Chaque année, il y a un nouveau restaurant Dans le Noir ? qui ouvre dans une nouvelle ville. En septembre, il y en aura un au Mexique. On projette aussi d'en ouvrir un à Rotterdam."

Mais avant de penser à tester le concept à l'international, il faut déjà trouver sa chaise.

Une guide nous conduit à notre place et vient glisser une bouteille d'eau dans notre main. C'est à nous de nous servir. À table, deux résidents du sud du Luxembourg et deux Néerlandaises, une mère et sa fille en vacances au Grand-Duché, sont nos compagnons de soirée.

On fait connaissance timidement. Avec un anglais approximatif, il faut redoubler d'efforts pour isoler les voix et comprendre nos voisins au milieu des bruits de la salle. Les guides nous avaient prévenus.

À table, on touche tout... doucement !

Le premier réflexe est de toucher. La table, la nappe, la serviette, la corbeille à pain, les couverts, les verres... Il faut reconstruire mentalement l'espace qui nous entoure. Le verre de vin, lui, arrive déjà plein.

"Pour avoir testé l'expérience, oui, on mange différemment", confirme Ysée. "Tous nos autres sens sont exacerbés. On ne peut pas avoir l'eau à la bouche puisqu'on ne voit rien. Il faut donc se concentrer sur les saveurs."

L'entrée arrive. La guide nous prévient avant de nous servir. "Vous pouvez toucher avec vos doigts !"

On tente de deviner. De la purée de céleri ? Des pickles, peut-être d'oignon ? On a l'impression qu'il n'y a quasiment que des légumes.

Pour le vin, on mise sur du blanc, peut-être un chardonnay.

On est loin d'avoir réponse à tout, mais on identifie tout de même certains ingrédients.

"On entend des choses parfois hallucinantes !", sourit Ysée. "Sur des menus avec du poisson, il arrive que des gens sortent en étant convaincus d'avoir mangé de la viande. Certains confondent aussi le vin rouge et le vin blanc."

La guide demande si nous avons terminé. "Heu, je ne suis pas vraiment sûr !", lance Pedro, avec qui nous partageons cette table. Tout le monde rigole. Nous non plus, nous ne savons pas vraiment.

Pour éviter de renvoyer un plat à peine entamé, on racle méthodiquement notre assiette avec le côté de notre fourchette, comme un tracteur qui laboure son champ.

"On invite aussi les clients à utiliser leur main, c'est pour ça qu'on leur demande de bien les laver avant de passer à table", précise Ysée.

"Qu'est-ce que vous avez trouvé dans votre assiette ?"

Le deuxième plat arrive. On se penche pour sentir. De la viande, sans aucun doute. Mais ce qui arrive en bouche ressemble plutôt à un écrasé de pomme de terre. On essaie tous de reconstituer le plat à partir de nos sensations.

"Qu'est-ce que vous avez trouvé dans votre assiette ?", se demande-t-on. Une fine carotte. La viande est extrêmement tendre. Veau ? Bœuf ? Difficile d'être catégorique.

Ne pas voir ce que l'on mange est réellement déstabilisant. En gastronomie, le plaisir passe aussi beaucoup par les yeux : la couleur, la présentation, le dressage participent à ce que l'on imagine retrouver dans l'assiette.

Ici, tout cela disparaît.

Même le vin devient, parfois, une énigme, à moins d'être sommelier. On est désormais convaincu qu'il est rouge, mais difficile d'en dire davantage.

"On ne révèle jamais ce qu'il y a dans l'assiette et dans les verres", explique Ysée. "Le jeu consiste justement à laisser les clients deviner."

Et les régimes particuliers ne posent pas de problème. "Nous sommes très attentifs aux allergies et aux demandes vegan", assure la responsable.

Le public luxembourgeois est plus "frileux" que les touristes

Le concept attire des profils très différents. "Le plus souvent, ce sont des gens qui viennent avec une carte cadeau, parce qu'on leur a offert l'expérience pour leur anniversaire ou à Noël, par exemple. Ça reste une expérience assez surprenante."

Le restaurant profite aussi de son implantation au Kirchberg. "Nous sommes dans un quartier d'affaires, donc nous avons beaucoup de team building. Les entreprises accordent de l'importance à la cohésion et sont sensibles au handicap."

La clientèle est également très internationale. "Nous attirons beaucoup de Français, beaucoup de Portugais, mais aussi des clients internationaux, anglais et américains. Le public luxembourgeois est moins aventureux, plus frileux", estime Ysée.

Et pour faire fonctionner l'expérience, les guides déficients visuels occupent une place centrale. "Pour nous, c'étaient les personnes les plus à même de nous guider dans un environnement qu'elles connaissent par cœur. C'est leur vie", explique Ysée.

"Nous sommes aussi contents de donner leur chance à des personnes souvent marginalisées dans la société. Les nôtres ont presque 40 ans et c'est leur premier travail. Ils sont valorisés, ils sont rôdés. Ils se déplacent dans le noir comme des poissons dans l'eau."

Le fonctionnement du restaurant repose sur une organisation particulièrement précise. "Ils dressent toutes les tables. Pour le service, ils viennent chercher les clients "en lumière", que j'ai placés en file indienne. Ils les emmènent en "salle noire", les servent, débarrassent, etc." explique la responsable.

Pendant le repas, on comprend progressivement ce que cela signifie. Nous, les clients, tâtonnons pour retrouver un verre ou une fourchette. Eux circulent, servent et se déplacent avec une assurance naturelle.

"Les clients sont souvent bluffés par nos guides. Ils se demandent comment ils font pour se déplacer, retenir tous les prénoms, les servir, ne rien renverser... Au-delà de ce qu'ils ont dans l'assiette, c'est aussi le côté humain qu'ils retiennent", raconte Ysée.

© Guillaume Cottancin

Le repas peut se terminer en lumière, en cas d'inconfort

L'expérience n'est toutefois pas faite pour tout le monde. "Il arrive que des clients se sentent mal dans le noir. Dans ce cas, on essaie de les calmer, on les sort de la salle si besoin. Et s'ils ne veulent plus rentrer, ils peuvent continuer leur repas dans notre restaurant à côté."

Cela arrive, selon Ysée, "une à deux fois par mois".

La situation peut même devenir assez cocasse. "Quand ça concerne un couple, il arrive que l'une des deux personnes poursuive son expérience dans le noir alors que l'autre mange dans notre autre restaurant !"

Pour notre part, aucune envie de sortir. Malgré les tâtonnements, les incertitudes et cette étrange sensation de vulnérabilité, l'expérience devient progressivement naturelle.

Le dessert arrive. Il semble plus volumineux que les deux premiers plats. On devine une base de crumble au sésame, quelque chose de légèrement salé, de la crème, des framboises et du croquant.

Pour le vin, on tente cette fois... du crémant. Aucune certitude.

Un peu plus de deux heures après le début du dîner, après un petit accident de bouteille d'eau à table, la guide nous demande de nous lever. Elle nous replace les uns derrière les autres. Une main sur l'épaule.

Nous repartons en file indienne, comme une chenille, vers les rideaux et la lumière.

Là, l'expérience prend un nouveau sens. Sans voir, une proximité s'est créée avec les autres clients et avec les guides, qu'on redécouvre une fois la lumière revenue. On s'est retrouvé vulnérables, avec un sens en moins. On a hésité, on a tâtonné, on a demandé de l'aide, parfois. Et cette vulnérabilité a semblé faire tomber une barrière.

Pendant un peu plus de deux heures, on a découvert une infime partie de la vie d'un guide malvoyant. Pour une fois, ce sont les voyants qui ont dû accepter de ne plus savoir où ils sont, et de faire confiance à quelqu'un qui, lui, sait parfaitement où il va.

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