
Ce jeudi, au tribunal, ses parents ont pris la parole et, avec beaucoup de dignité, ont raconté le jour de l'accident. Et ce qui s'est passé par la suite.
"Je suis la maman de Emran, qui est décédé le 24 novembre 2019", s'est présentée Alisa Hamza devant le tribunal. "Nous étions une famille comme toutes les autres familles avec deux enfants."
Alisa Hamza a raconté comment la famille, accompagnée des grands-parents, de l'oncle, de la tante et des cousins, s'était rendue en voiture au marché de Noël de la capitale, car celle-ci proposait des animations spéciales à l'approche de Noël. Une fois la voiture garée et après être arrivés dans cette partie qui ressemblait davantage à une fête foraine, Emran était avec elle – son mari, Ragbet, se promenait avec leur fils aîné, âgé de neuf ans et demi.
"C’était une soirée magnifique", Emran était fasciné par les nombreuses lumières, par tout ce qui l’entourait. Son frère voulait aller faire du patin à glace. Les parents ont réparti les enfants différemment. Alisa s’est rendue à la patinoire avec son aîné. En chemin, Emran avait repéré l’enseigne jaune et rouge de McDonald’s. Il a crié "frites" et son père a exaucé son souhait. Une demi-heure plus tard, ils sont arrivés à la barrière de la patinoire.
"Emran était plus fasciné qu’il ne l’avait jamais été de toute sa vie". Mais il se faisait tard et ils voulaient rentrer à la maison. Alisa Hamza s’est dirigée vers la sortie de la patinoire. "J’ai entendu un bruit, comme si quelque chose était tombé. C'était ça". Sa nièce a crié: "C'est Emran, c'est Emran". Alisa s'est précipitée à travers la barrière, a retiré ses patins et a couru de l'autre côté. "Il était par terre. À côté de lui, il y avait du sang. Je savais qu’il était mort. Son grand frère, l’a vu. Son frère, mort sur le sol. Je lui ai donné un dernier baiser. Il y a beaucoup de photos, beaucoup de vidéos de cette journée, dit Alisa Hamza. Ça devait être un jour spécial pour tout le monde. Mais nous sommes rentrés sans Emran".
Alisa Hamza espère que ce procès l'aidera également à retrouver confiance dans la ville de Luxembourg et l'État. "C'est tout", a-t-elle déclaré au juge. "Merci et bonne chance".
Son mari, Ragbet, ne peut pas parler de l'accident de la même manière ; les souvenirs sont trop douloureux. "J’étais là pour m’occuper du petit. Et je n’y suis pas parvenu". Au tribunal, il a surtout parlé de ce qui s’est passé après l’accident : comment il n’a plus pu diriger son entreprise, qui fournissait des équipements de jeux aux municipalités. "J’étais dans un état de paralysie due au choc ; je restais allongé dans mon lit, incapable de m’en sortir. Tout s’est effondré". Après la faillite, en tant qu’indépendant, il n’avait pas droit aux allocations chômage. Du coup, il a également perdu sa couverture sociale. Un jour, à la pharmacie, on lui a annoncé que son assurance maladie avait été résiliée.
Ragbet Hamza est lui-même ingénieur et, de par sa profession, connaît bien la législation relative aux installations ouvertes au public. C’est pourquoi il est en colère: "Ces choses ont été gérées de manière très peu professionnelle pour une municipalité. C’est vraiment horrible. À quoi servent les normes et les lois si on ne les applique pas ? Ce sont ces choses-là qui m’énervent", a déclaré le papa. Il a demandé à tous les agents désignés de la ville et aux délégués à la santé et à la sécurité: "où étaient-ils tous à ce moment-là ? Je ne laisserais pas installer quelque chose sur ma propriété sans aller jeter un œil et vérifier".
Son avocat a désigné onze membres de la famille comme parties civiles à la procédure et, ensemble, ils ont réclamé environ 750.000 euros de dommages et intérêts. La somme la plus importante concerne la faillite de l'entreprise de Ragbet Hamza.
Le procureur a ensuite prononcé son réquisitoire. "Tout le pays sait ce que signifie "l’accident de la sculpture de glace"; les images sont encore gravées dans les esprits", a-t-il commencé. "Le choc a eu un retentissement immense. Comment cela a-t-il pu arriver ?" Mais il a d’abord expliqué pourquoi le procès avait mis tant de temps à se tenir, notamment parce que la pandémie avait éclaté peu après et qu’il y avait également eu des changements de personnel au sein du parquet. Mais il s’agissait désormais de répondre à deux questions : comment cette immense sculpture a-t-elle pu tomber ? Et pourquoi n’y avait-il pas de barrière en place, s’il y avait un risque qu’elle tombe ?
Pour le parquet, la réponse à la première question se trouve clairement dans la sculpture principale commandée par l'office du tourisme LCTO. Les palettes sur lesquelles la sculpture du chalet avait été érigée étaient cassées. Elles n'étaient pas non plus à la même hauteur. La sculpture, qui ne mesurait que 25 centimètres de profondeur mais deux mètres de largeur et surtout 2,5 mètres de hauteur, n’était pas parfaitement stable; une partie de celle-ci flottait donc librement. Il faisait trop chaud, la glace a fondu rapidement et elle ne tenait plus sur le tapis auquel elle avait été collée. Le sculpteur principal n’avait calles, ni niveaux à bulle pour niveler la pente du Knuedler. Le procureur requiert à son encontre une peine de 12 mois d’emprisonnement avec sursis total et une amende. Pour un deuxième sculpteur, le procureur requiert une peine de six mois d’emprisonnement avec sursis et une amende. Il avait aidé à l’installation et était resté sur place jusqu’à la fin. Il avait donc également constaté que la sculpture vacillait et qu’aucun agent de sécurité n’était présent lorsqu’ils sont repartis.
Pour le troisième sculpteur, qui n’avait participé ni à l’installation de la sculpture sur les palettes défectueuses, ni à la présence sur les lieux jusqu’à la fin des travaux, le ministère public a requis l’acquittement, car il n’avait pas été impliqué dans les étapes ayant conduit à l’accident.
En ce qui concerne les mesures de sécurité sur place, le parquet tient pour principal responsable l'employé du LCTO qui a choisi et commandé la sculpture. Bien que le directeur et le président de l'office du tourisme aient signé le devis, celui-ci ne précisait pas à quoi elle devait ressembler. Seuls le sculpteur et le programmateur savaient qu'un décor de 2,5 mètres de haut allait être installé. Ce dernier, selon son propre témoignage devant le tribunal, n'a communiqué cette information à personne d'autre. Ni à ses collègues du LCTO, ni à son interlocuteur de la ville de Luxembourg. Lorsqu’un d’entre eux lui a demandé ce qui allait se passer, il a répondu que les sculptures seraient similaires à celles des années précédentes – qui, cependant, étaient pour la plupart beaucoup plus basses. Ainsi, aux yeux de l’accusation, les autres employés du LCTO et de la commune ne disposaient pas des informations nécessaires pour pouvoir évaluer les risques et planifier d’éventuelles mesures de sécurité.
Pour le programmateur du LCTO, le parquet requiert donc une peine de neuf mois d’emprisonnement avec sursis total, assortie d’une amende. "Il avait le devoir de présenter une demande de plan de sécurité", a déclaré le procureur.
Comme il agissait pour le compte du Luxembourg City Tourist Office, le ministère public réclame également une amende à l’encontre de l’association. Pour tous les autres prévenus, le représentant du ministère public a demandé l’acquittement.
Le procès se poursuit lundi avec les plaidoiries de la défense.