
Dans un avis de plus de trente pages, l’Union des Livreurs du Luxembourg (ULL) et la chercheuse Salomé Lannier décrivent un secteur devenu indispensable au quotidien, mais où les travailleurs évoluent dans une précarité profonde, entre absence de droits clairs, pression économique et risques d’exploitation. Leur message est simple : la réforme en cours du travail via plateforme doit enfin tenir compte de la réalité du terrain. Ils regrettent de ne pas avoir été associés aux discussions ministérielles sur la réforme en cours, alors même qu’elle concerne directement leur quotidien.
Les livreurs rappellent que le secteur luxembourgeois est très différent de celui des pays voisins. Beaucoup sont indépendants, d’autres passent par des sociétés de flotte qui gèrent des comptes multiples. Certains travaillent via des comptes loués, parfois faute de pouvoir ouvrir le leur. D’autres encore sont demandeurs d’asile, autorisés à travailler mais refusés par les plateformes. Résultat : une mosaïque de statuts, souvent flous, qui laisse place à des abus, à l’absence de protection sociale et à une dépendance totale envers les plateformes ou les intermédiaires.
L’avis décrit aussi une gestion algorithmique omniprésente : attribution opaque des commandes, prix variables et non affichés, sanctions automatisées, fermeture de comptes sans explication, pression à rester connecté toute la journée. Les livreurs expliquent que les systèmes numériques contrôlent leurs trajets, leurs horaires, leurs annulations, et parfois même leur identité via des vérifications biométriques. Beaucoup disent ne pas comprendre comment les décisions sont prises, ni pourquoi leur revenu baisse alors que leur temps de travail augmente.
Au-delà du statut — salarié ou indépendant — les livreurs pointent des problèmes concrets : absence de formation, violences verbales ou physiques de certains clients ou restaurateurs, impossibilité de signaler efficacement des incidents, temps d’attente non rémunérés, journées de plus de 12 heures, sept jours sur sept. Ils dénoncent aussi la saturation du marché : trop de livreurs pour trop peu de commandes, ce qui tire les revenus vers le bas et pousse certains à accepter des livraisons mal payées ou dangereuses.
L’ULL demande une réforme qui dépasse la simple transposition de la directive européenne. Les livreurs souhaitent une transparence totale sur les prix, les algorithmes, les volumes de commandes et le nombre de livreurs actifs. L'ULL réclame un accompagnement adapté des institutions, des sanctions adaptées, un droit à la déconnexion, une protection contre les représailles, et la possibilité de rester indépendants lorsque ce choix est volontaire. Ils appellent aussi à la création de structures d’accompagnement, de formations, et à une réflexion sur la régularisation des travailleurs en situation précaire, afin que la lutte contre les abus ne se retourne pas contre les plus vulnérables.
Pour les livreurs, la réforme à venir est un moment décisif. Ils demandent que le Luxembourg prenne en compte la réalité de leur travail : un secteur essentiel, mais encore largement non régulé, où la dignité et la sécurité des travailleurs doivent enfin devenir une priorité.