Recyclage au LuxembourgPour cette entrepreneuse, vos vieux vêtements valent de l'or

Romain Van Dyck
Audrey Schoepfer a créé Hermana Clothes, une société unique en son genre au Luxembourg. Elle ambitionne de donner une seconde vie à un des déchets les moins recyclés, et pourtant parmi les plus polluants : nos vieux vêtements !
© Hermana Clothes

Savez-vous recycler vos vêtements ?

Généralement, non. Des coutures qui lâchent, une vilaine tache ou un style démodé, et le verdict tombe : direction la poubelle. Ou la seconde main, quand c'est possible. Mais donner une nouvelle vie à un vêtement, généralement, ne va pas plus loin que de déchirer un t-shirt pour en faire un torchon.

Audrey Schoepfer, elle, voit pourtant dans cette montagne de déchets textiles un filon inexploité. Cette entrepreneuse au Luxembourg a trouvé le moyen de créer une filière locale qui transforme ces déchets en matériaux à la fois vertueux et design : panneaux acoustiques ou thermiques, goodies... Ses créations commencent à habiller les locaux de certaines sociétés. Exemple? Foyer Assurances, dont les salariés ont fourni la matière première : "les employés avaient rapporté des vêtements abîmés, des robes, des rideaux, etc. Je les ai transformés en panneaux acoustiques design, qui ont été installés dans leur nouvel open space, pour améliorer leur confort de travail".

Dessin, architecture, design, mode... Audrey Schoepfer a fait de la création le moteur de ses projets professionnels.
© Audrey Schoepfer

Audrey n'est pas arrivée à ce projet atypique par hasard. "J'ai toujours aimé la création, au sens large". Après un bac avec option dessin, puis une spécialisation en architecture d'intérieur à Strasbourg, cette native de Thionville revient au Luxembourg pour intégrer une PME spécialisée dans l'aménagement de bureaux. Entrepreneuse dans l'âme, elle ne tarde pas à fonder sa première entreprise, ASC Design, pour réaliser des projets d'aménagement intérieur, avant de redevenir salariée comme Project Manager en architecture d’intérieur.

Mais comme pour beaucoup, le confinement en 2020 va faire germer chez elle l'envie de réaliser un projet plus personnel...

Faire du neuf avec du vieux

"À cette époque, j'ai eu envie de dessiner à nouveau, et j'ai ressorti ma machine à coudre". C'est en dessinant des vêtements qu'elle commence à entendre parler de l'upcycling. "À l'époque, je n'avais aucune idée de l'impact gigantesque de l'industrie textile, le fait qu'elle soit l'une des plus polluantes au monde. À partir de là, c'était fini, je ne pouvais plus faire comme si je ne savais pas".

Elle fait le tri dans sa garde-robe et commence à transformer certains vêtements pour leur donner une seconde vie, et surtout une identité plus forte. C'est la base de sa nouvelle société fondée en 2021, Hermana Clothes, et de l'upcycling : le recyclage par le haut. Elle développe ce projet, organise des défilés de mode, anime des ateliers, collabore avec (feu) Caritas et Lët'z Refashion...

Ses créations sont applaudies - qui n'applaudirait pas le recyclage textile - mais Audrey se heurte à un marché luxembourgeois qui n'est, selon elle, pas compatible avec ce type de créations alternatives : "J'ai l'impression qu'au Luxembourg, les gens préfèrent les vêtements conventionnels, avec des couleurs assez neutres, noir, bleu, blanc, etc. et ce que je proposais était trop différenciant."

Elle cogite et décide de revenir au coeur de son projet : la valorisation des déchets textiles, mais à plus grande échelle. "L'upcycling dans la mode, c'est chronophage, on ne peut pas faire de grosses quantités de vêtements, et il faut des produits de base de qualité. Donc j'ai cherché des débouchés pour valoriser la majorité des déchets textiles, et c'est là que j'ai découvert qu'on pouvait transformer ces déchets en matériaux pour l'aménagement intérieur, comme des panneaux isolants thermiques ou phoniques".

Le Luxembourg lui met le pied à l'étrier grâce à des formations qui l'aident affiner son business plan. Elle comprend que ces déchets sont une ressource méconnue, qui ne coûte rien puisque beaucoup d'entreprises et de particuliers cherchent à s'en débarrasser.

"Je suis la seule à proposer ce type de produit au Luxembourg"

Pour l'instant, Audrey Schoepfer est seule aux commandes d'Hermana Clothes. Coordination de la collecte, du design et de la fabrication des produits : elle est sur tous les fronts. Concrètement, dans une première étape, elle récolte les vêtements usagés au Luxembourg. Par exemple, elle évoque un projet avec l'aéroport du Luxembourg, qui a fourni des vieux vêtements professionnels et qu'elle a transformés en panneaux acoustiques à suspendre. "Pour ce projet, on a notamment développé un produit spécialement conçu pour être résistant au feu et répondre aux certifications à ce niveau-là."

Elle récupère (auprès des entreprises principalement) pratiquement tout type de textiles, "tant qu'ils contiennent un mixte acceptable de textiles naturels et synthétiques. Les vêtements type élasthanne, par exemple, ça va poser problème au niveau de la fibre donc ça ne marchera pas." Si bien que même des vêtements issus de la fast fashion, type Shein, souvent pointés du doigt pour leur faible qualité, peuvent être recyclés s'ils ont la bonne composition.

Une fois les éléments non tissables enlevés (boutons, fermeture éclair, etc.), la matière brute est envoyée dans le nord de la France, au Centre européen des textiles innovants de Roubaix, pour être "effilochée", en étant hachée et broyée. Le vêtement redevient un ensemble de fibres qui vont être agglomérées en rouleaux. "Pour l'instant, c'est la solution la plus proche que j'ai trouvée, mais j'espère évidemment pouvoir rapatrier cette étape au Luxembourg ou à proximité. Mon rêve est de faire du 100% 'made in Lux'. J'ai des discussions en ce sens avec divers organismes au Luxembourg et je cherche des investisseurs qui partagent la même vision". En revanche, ceux qui veulent en profiter pour faire du greenwashing peuvent passer leur chemin, laisse-t-elle entendre.

Ensuite, ces rouleaux reviennent au Luxembourg pour être transformés et découpés en produits finis, notamment grâce à l'ASBL Solina qui dispose d'une presse pour finaliser les étapes de fabrication. Audrey peut ainsi proposer des panneaux de feutre qui serviront à équiper des locaux grâce à leurs propriétés thermiques, acoustiques ou simplement décoratives. Ces panneaux ne sont pas teintés : quand un client souhaite une couleur en particulier, Audrey l'obtient en sélectionnant des vêtements de cette même couleur. Design, densité, épaisseur : Audrey réalise du sur-mesure en fonction des besoins. "Je suis la seule à proposer ce type de produit au Luxembourg" assure-t-elle.

Des millions de vêtements quittent l'UE pour aller polluer d'autres pays

Ses produits ne sont pas forcément plus chers que les équivalents conventionnels, car ce qu'elle perd en économie d'échelle, elle le gagne avec la récupération de la matière première, qui ne lui coûte rien. Elle en profite pour rappeler qu'il ne faut pas "jeter ses vêtements dans la poubelle noire, car ils seront incinérés ou jetés dans des décharges, alors qu'en les déposant à la déchetterie ou dans des centres de collecte, ils peuvent connaître une seconde vie."

Son business se développe d'ailleurs à un moment clé pour l'industrie textile."L'Union européenne a adopté de nouvelles règles pour limiter la destruction des textiles" résume Audrey.

Une montagne de déchets textiles au Ghana.
Une montagne de déchets textiles au Ghana.
© NIPAH DENNIS/AFP

Depuis juillet en effet, les grandes entreprises ne peuvent plus détruire les vêtements et les chaussures invendus. Et à partir de 2027, les entreprises devront rendre publics les volumes de produits mis au rebut. De plus, tous les États membres sont tenus de mettre en place leur propre système de Responsabilité Élargie des Producteurs (REP) pour les textiles et les chaussures, et des redevances seront collectées et utilisées pour financer la collecte, la réutilisation, le recyclage et l'élimination des textiles.

Le but est aussi d'éviter que l'UE continue d'exporter chaque année des millions de tonnes de textiles usagés, principalement vers l'Afrique et l'Asie, où une part importante finit dans des décharges sauvages en raison de leur mauvaise qualité.

Un virage salutaire qui pourrait aider les entreprises de recyclage comme celle d'Audrey à prendre leur essor. Même s'il ne faut pas oublier la base du problème : la surconsommation de vêtements. "Ce sont des habitudes très ancrées dans nos sociétés, notamment chez les femmes qui consomment plus de vêtements, c'est un fait" constate Audrey. "Lorsque la fast fashion nous propose trois robes pour le prix d'une, il ne faut pas rêver, il y a un autre prix à payer. Mon but, avec l'upcycling et le recyclage, c'est aussi de lutter contre ça, d'acheter moins mais mieux, et de prendre conscience de ce qu'on va laisser aux générations futures."

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