
Le 1 mars 2020, les trains, tramways et bus étaient gratuits. Du jour au lendemain, le ticket de transport avait disparu pour les résidents comme pour les centaines de milliers de frontaliers.
En 2026, la promesse d’un paradis sans voitures est-elle devenue réalité, ou cette mesure est-elle restée un simple coup de communication écologique ?
Sur le plan de la fréquentation, les chiffres parlent d'eux-mêmes. Le tramway de Luxembourg-Ville, dont les lignes continuent de s’étendre, affiche complet aux heures de pointe. Voyager sans se soucier d'acheter un titre de transport ou de valider une carte a radicalement changé le quotidien des usagers.
La fréquentation du tramway a connu une croissance exceptionnelle, passant de 6,2 millions de passagers en 2019 à 31,7 millions en 2024 d'après les chiffres publiés par le gouvernement en 2025.
Cette hausse ne s'explique pas seulement par la gratuité des transports en commun, mais aussi par l'attractivité grandissante du tram, renforcée par les extensions successives de la ligne.
Le train a lui aussi connu des chiffres de fréquentation à la hausse, mais plus modestes. De 25 millions de passagers en 2019, la fréquentation est montée à 31,3 millions en 2024.
Il n'empêche que pour les classes populaires et les étudiants, la mesure s’est transformée en un véritable levier de pouvoir d'achat, dans un pays où le coût de la vie reste l'un des plus élevés d'Europe. La gratuité a aussi redessiné la mobilité des jeunes et des seniors, qui se déplacent plus volontiers pour leurs loisirs sans barrière financière.
Une chose frappe pourtant, le paradoxe des embouteillages. Malgré des transports publics gratuits, la congestion du trafic reste un sujet qui préoccupe tout le monde car les bouchons n'ont pas disparus.
Pourtant, le principal objectif de la réforme était de vider les routes et réduire l’empreinte carbone. Mais là, l'objectif peine encore à être pleinement atteint. Si vous traversez la frontière aux heures de pointe, le constat est sans appel : les bouchons sur l'A3 et l'A6 sont toujours là.

La gratuité n'a donc pas suffi à réduire le trafic routier, car la culture de la voiture est vraiment dominante et cela reste assez compliqué d'attirer les automobilistes vers les transports en commun.
C'est toujours la culture de la bagnole : le Luxembourg conserve un taux de motorisation très élevé, renforcé par une politique d'entreprises qui intègre massivement les voitures de fonction dans les packages salariaux.
En 2024, on comptait 670 voitures particulières pour 1.000 habitants dans le pays, ce qui est nettement supérieur à la moyenne de l'UE (578).
Les études de mobilité montrent que la gratuité a surtout incité les piétons et les cyclistes à prendre le bus ou le tram pour de courts trajets, plutôt que de pousser les automobilistes convaincus à abandonner leur volant.
Plus de 238.000 travailleurs français, belges et allemands traversent la frontière chaque jour. Et ils sont exclus du bénéfice de la gratuité des transports pour la partie du trajet effectuée dans leur pays de résidence. Un frein pour délaisser la voiture.
Car si le train est gratuit dès qu'il passe la frontière luxembourgeoise, le voyageur doit toujours payer son abonnement dans son pays d'origine (SNCF, SNCB ou DB). Pour beaucoup, la rupture de charge (quitter sa voiture pour prendre un train parfois bondé ou en retard) reste trop contraignante.
Pour les 126.000 "navetteurs" français, qui travaillent et paient des impôts au Grand-Duché, le gouvernement luxembourgeois a consenti à redistribuer en partie l'argent en finançant des infrastructures comme des parkings du côté français de la frontière.
Financer la gratuité totale n’est pas à la portée de tous les États.
De nombreuses agglomérations de taille moyenne, en Europe, aux États-Unis ou en Chine, testent ou appliquent la gratuité totale sur leurs réseaux urbains locaux. Mais le Luxembourg reste à ce jour le seul pays à offrir la gratuité sur l'ensemble de son territoire.
Le coût global de fonctionnement des transports publics au Luxembourg s'élève à environ 905 millions d'euros par an. Un coût qui ne serait de toute façon pas couvert par la vente de tickets. À titre de comparaison, les revenus des ventes de titres de transport avant 2020 s'élevaient à 60 millions d'euros annuels.

Le gouvernement n'a donc jamais vu la gratuité des transports comme une baguette magique isolée, mais plutôt comme le lubrifiant d’un immense plan d’investissement. Le pays injecte chaque année des sommes records dans la modernisation du réseau ferroviaire, le quadruplement de certaines voies et l'extension du tram.
Le message politique est clair : la gratuité attire l'usager, mais c'est la qualité du service qui le retient.
Six ans après son lancement, l'expérience luxembourgeoise sert de laboratoire mondial. Elle démontre que la gratuité est une formidable mesure sociale et un accélérateur de fluidité urbaine. Cependant, elle prouve aussi que pour gagner la bataille du climat et vider les autoroutes, la gratuité seule ne suffit pas : elle doit impérativement s'accompagner de contraintes sur l'usage de la voiture et d'une offre de transport transfrontalière irréprochable.