Le point de départ peut passer pour un paradoxe. Comment la langue plus employée dans le monde du travail, incontournable dans un grand nombre de commerces et de conversations, peut-elle être jugée en péril au Grand-Duché ? C’est pourtant un scénario redouté par l’ASTI, l’Association de Soutien aux Travailleurs Immigrés.
Dans un document publié en octobre 2025, Langue française au Luxembourg, entre déclin et défi pour le vivre-ensemble, l’ASTI met en lumière le risque de voir l’intérêt pour cette langue et son usage dans le pays se déliter. Cette hypothèse a constitué le sujet du dernier épisode de l'émission Cosmopoly.
“Il y a une évolution qui, à nos yeux, est préoccupante, nous a confié Sérgio Ferreira. Tout en étant une langue qui est de plus en plus demandée et utilisée, la langue française cristallise aujourd'hui pour nous deux choses : D'un côté, elle est vue comme la langue des immigrés et d'un autre côté, elle est vue aussi comme la langue des élites, ce qui peut paraître un paradoxe, mais qui a des explications, qui ont à voir avec la composition démographique de ce pays qui a énormément changé. Elle est vue parfois comme la langue des Portugais qui viennent travailler, ou maintenant des réfugiés ou d'autres qui viennent, et en même temps comme celle des élites dites françaises qui viennent chez nous et qui veulent nous imposer cette langue que l'on ne maîtrise pas. Donc il y a ce paradoxe, il y a ces images négatives, mais il n'y a pas que ça, et c'est précisément ce que nous voudrions aussi qu'on puisse discuter.”

Un chapitre intitulé “la langue française, langue mal-aimée dans l’enseignement luxembourgeois” pointe une forme désamour chez les jeunes générations, plus tournées vers les mondes germanophone ou anglophone. Les inscriptions d’étudiants du Luxembourg dans des universités francophones sont d’ailleurs en perte de vitesse. Sur les 20 dernières années, l’augmentation est de 185% d’inscrits vers la France ou la Belgique quand elle est de 355% dans des universités en Allemagne, Autriche, Pays-Bas et Royaume-Uni.
Malgré tout, Martine Molitor, Premier conseiller de gouvernement et présente dans le studio, assure que tout est fait pour satisfaire la demande d’enseignement en français. L’exemple le plus concret est le projet pilote de choix de la langue d’alphabétisation. Au deuxième trimestre de l'année scolaire 2026/2027, les parents des élèves du cycle 1.2 pourront, pour la première fois, choisir le français ou l'allemand comme langue d'alphabétisation de leur enfant. À la rentrée 2027/2028, les élèves du cycle 2.1 seront alphabétisés dans la langue choisie.

”Notre mission, a déclaré Martine Molitor, c'est de donner à chaque enfant la place à l'école pour bien se développer et surtout aussi pour se sentir à l'aise. Et la langue ne peut pas être une barrière au développement. La langue est un facteur très important pour se sentir à l'aise et on constate que beaucoup d'enfants se sentent plus à l'aise s'ils sont proches de la langue française. Voilà pourquoi on est toujours en train d'adapter la diversité de notre système scolaire. Quand je pense à l'école fondamentale, on est au tout début d'une grande réforme qui débute la rentrée prochaine avec l'alphabétisation en français. Le volume des classes francophones, même au secondaire, est toujours en train de monter. Parce que c'est une véritable demande, on veut vraiment donner des chances à tous nos élèves.”
Un risque de déclin également remis en question par Laura Hencks, vice-présidente de l’Institut national des langues, aux premières loges de la réalité linguistique du pays : “Notre public, ce sont des adultes et en ce moment, et sur les dix dernières années, c'est surtout la demande du français qui a augmenté. C’est à ce jour la langue la plus demandée.”

Même si l’anglais prend de plus en plus de place, le français demeure pour nombre de personnes étrangères une porte d’entrée dans le pays, un phénomène particulièrement prégnant pour les personnes originaires de pays latins (Italie, Portugal…).
Mais cet usage systématique du français au détriment du luxembourgeois, que tous les expatriés ne maîtrisent pas, peut entraîner des tensions, comme l’a rappelé Gaël Arellano de la rédaction de RTL Infos : “Déclin ou pas de la langue française au Luxembourg, force est de constater qu'elle n'a plus le même attrait. Les raisons sont multiples et diverses et ont très souvent des implications personnelles, une mauvaise expérience au supermarché, un échange bâclé au guichet d'une banque ou d'un ministère, un bonjour au lieu d’un moien peut suffire à vexer les plus susceptibles des résidents. La preuve qu'aujourd'hui, il en faut très peu pour construire une opposition entre la langue française et la langue luxembourgeoise, et c'est bien dommage, puisque le multilinguisme est sans aucun doute un des grands atouts du Grand-Duché.”

Également présente dans le studio, la journaliste d’origine portugaise Rosa Clemente de la rédaction luxembourgeoise de RTL nous a évoqué son parcours original :”Je ne suis pas une Portugaise qui a grandi dans un univers très francophone. J'étais plutôt germanophone, je regardais la télé allemande, j'étais dans un lycée – l'Athénée en ville – un lycée très luxembourgeois. Le français, c'était la langue que je parlais à la boulangerie ou au supermarché, et donc j'ai grandi avec le français littéraire que j'ai appris à l'école. Au moment où j'ai été confrontée un peu plus à ce français familier qu'on parle en groupe, un peu plus tard dans ma vie, eh bien j'étais un peu débordée parce que je ne comprenais pas des expressions familières françaises.”

Lui aussi d’origine portugaise, l'humoriste Alex Monteiro, auteur d’une chronique désopilante, a eu un tout autre rapport à la langue française : “C'est ce qui m'a sauvé, moi, personnellement, contrairement à ce qu’a vécu Rosa. Pour moi, c'était le portugais à la maison et beaucoup le français dans la cour. Parce que dans mon école, dans ma classe, on était une grande majorité d'étrangers et beaucoup de Portugais. Et c'est vrai que c'était le français. Par contre, je vois la différence avec mon fils aujourd'hui, qui a onze ans, pour qui le français, ce n'est pas ça… Donc j'essaye de le motiver.”

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