Situation incertaineGuerres et prix de l’énergie préoccupent la population luxembourgeoise

Cédric Ferry
adapté pour RTL Infos
La situation internationale est de plus en plus incertaine. Mais comment la population au Luxembourg perçoit-elle ces problèmes et quelles conséquences l'Union européenne devrait-elle en tirer ? L'avis de Josip Glaurdić, professeur de sciences politiques à l'Université du Luxembourg.
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© ROMAN PILIPEY/AFP

L'Europe, et avec elle le Luxembourg, est confrontée à une situation internationale extrêmement difficile. En Ukraine, une guerre d'une ampleur inédite depuis la Seconde Guerre mondiale est en cours depuis près de quatre ans, directement à la périphérie de l'Europe. À cela s'ajoute la situation au Moyen-Orient, qui n'a cessé de se déstabiliser depuis les attaques terroristes d'octobre 2023 et qui est devenue encore plus préoccupante depuis le début de l'attaque américano-israélienne contre l'Iran. S'y ajoutent également des risques systémiques tels que le changement climatique, les cyberattaques ou encore les menaces dites hybrides.

Ces évolutions influencent la manière dont les habitants au Luxembourg perçoivent l'environnement international, les risques pesant sur la sécurité européenne et luxembourgeoise, ainsi que leur appréciation de la capacité de l'Europe et du Luxembourg à s'affirmer dans le monde. L'étude Luxsentinel de l'European Strategy Institute Luxembourg s'intéresse à ces questions et a recueilli l'avis d'experts ainsi que du grand public.

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Nous avons discuté avec Josip Glaurdić, professeur de sciences politiques à l'Université du Luxembourg, de cette étude et des enseignements que la politique luxembourgeoise devrait en tirer. Josip Glaurdić est, avec Christophe Lesschaeve, co-auteur de l'étude Luxsentinel.

Dans cet article, nous examinons la manière dont le public luxembourgeois perçoit l'environnement international, où il identifie les principaux risques pour la sécurité européenne et quelles conclusions devraient en être tirées au niveau de l'Union européenne. Un deuxième article se concentrera davantage sur la perception de la sécurité du Luxembourg et sur la manière dont le pays devrait s'engager au mieux au niveau européen afin de renforcer sa propre sécurité.

Les experts et le grand public ont des visions différentes de la sécurité, mais celles-ci sont complémentaires

Une première constatation est que les experts et le grand public n'ont pas la même perception des menaces pesant sur la sécurité européenne et luxembourgeoise. Les experts se préoccupent davantage des menaces systémiques pour la sécurité de l'Europe et du Luxembourg. Le grand public, en revanche, perçoit davantage la sécurité à travers des menaces directes et immédiates. Quelques chiffres de l'étude illustrent ce constat : 47 % des experts considèrent que l'érosion d'un ordre international fondé sur des règles constitue la principale menace pour la sécurité européenne. Seule une faible portion du grand public, soit 13 %, partage cette préoccupation. La situation est différente lorsqu'il s'agit de la menace d'un conflit armé en Europe ou à proximité de l'Europe. Ce risque est considéré comme la principale menace par 44 % du grand public et par 40 % des experts. En revanche, 28 % des citoyens estiment que le terrorisme représente la principale menace pour la sécurité européenne, alors que seuls 6 % des experts sont de cet avis.

Les réponses des experts et du grand public divergent également lorsqu'il s'agit d'identifier les principales menaces pesant sur la prospérité économique. 41 % des experts considèrent que les dépendances technologiques et les vulnérabilités vis-à-vis des pays tiers constituent le principal danger. Cet avis n'est partagé que par 21 % du grand public.

S'agissant spécifiquement du Luxembourg, la moitié des experts estiment que les menaces dites hybrides représentent le risque le plus important pour la sécurité nationale, contre 35 % du grand public. À l'inverse, 22 % des citoyens considèrent que le terrorisme constitue la principale menace pour le Luxembourg, alors que seuls 5 % des experts partagent cette opinion.

Pour Josip Glaurdić, il n'est guère surprenant que les experts et le grand public aient des perceptions différentes des risques liés à la sécurité. La plupart des citoyens ne réfléchissent pas nécessairement de manière systématique aux questions de sécurité. Ils ont donc tendance à se concentrer avant tout sur les éléments qui ont un impact direct sur leur vie quotidienne, comme les prix de l'énergie ou encore les sujets auxquels ils sont confrontés chaque jour dans les médias, tels que les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient. Selon le politologue de l'Université du Luxembourg, ces deux approches, l'une systémique et l'autre centrée sur les préoccupations quotidiennes, ne s'excluent pas mutuellement, mais elles sont liées : "Je ne les vois pas comme des approches qui s'excluent mutuellement. Il s'agit simplement d'une manière intéressante d'observer comment différentes composantes de la population perçoivent la réalité. Les deux approches sont naturellement liées. Les menaces immédiates, par exemple pour l'approvisionnement énergétique, sont causées par l'effondrement du système mondial de normes que nous observons actuellement. Ces deux phénomènes sont tellement étroitement liés que je ne donnerais pas trop d'importance à ces différences de perception."

Il appartient donc, selon lui, aux responsables politiques d'expliquer clairement à la population que les guerres en cours et les défis actuels, comme la hausse des prix de l'énergie, trouvent leur origine dans des causes systémiques telles que l'érosion de l'ordre international fondé sur des règles. Il faut faire comprendre aux citoyens que les problèmes qu'ils rencontrent dans leur vie quotidienne ne peuvent être résolus que si l'on s'attaque également aux grands défis systémiques qui en sont à l'origine.

Les États-Unis ne sont plus considérés comme un partenaire fiable

L'Europe et le Luxembourg ne peuvent pas relever efficacement ces défis sans alliés. Mais qui est encore perçu comme un allié et qui est désormais considéré comme un adversaire ? Sur ce point également, les experts et le grand public ont des opinions divergentes. De manière générale, l'étude montre que les deux groupes identifient les mêmes pays comme alliés ou comme adversaires. Toutefois, les experts ont des positions plus marquées : ils considèrent davantage les alliés comme des alliés et les adversaires comme des adversaires. Le grand public, quant à lui, exprime des opinions moins tranchées dans les deux sens.

Josip Glaurdić explique cependant que ce constat vaut surtout lorsque l'on calcule des moyennes à partir des réponses des personnes interrogées dans les deux groupes. Lorsqu'on examine les réponses en détail, on constate qu'il existe un large éventail d'opinions sur la question de savoir qui est un allié et qui est un adversaire. Cette diversité d'opinions apparaît particulièrement clairement dans le cas des États-Unis. De nombreuses personnes, tant parmi le grand public que parmi les experts, considèrent encore les États-Unis comme un allié. Cependant, un nombre croissant de personnes estiment désormais que les États-Unis sont un adversaire. En moyenne, les États-Unis se situent ainsi exactement au milieu du spectre : ils ne sont perçus ni comme un allié ni comme un adversaire.

Pour Josip Glaurdić, une chose est cependant claire : les États-Unis ne sont plus un partenaire sur lequel l'Europe peut compter sans réserve. C'est aussi évident pour beaucoup de citoyens. En cas d'attaque russe, qu'elle soit conventionnelle ou hybride, de nombreuses personnes considèrent comme incertain le fait qu'une Amérique dirigée par Donald Trump viendrait réellement au secours de l'Europe. La question se pose alors naturellement de savoir quelles conséquences il convient d'en tirer. Selon lui, de nombreux Européens y voient une occasion de démontrer leur détermination, par exemple en achetant davantage d'équipements militaires. Mais cela ne suffirait pas. Il faudrait plutôt repenser la politique de sécurité européenne dans son ensemble et s'interroger sur les partenaires sur lesquels l'Europe peut réellement compter.

À l'heure actuelle, l'Europe demeure dépendante des États-Unis dans de nombreux domaines critiques, en particulier en matière de renseignement et de protection nucléaire. Pour Josip Glaurdić, cette situation n'est pas responsable. Or, à l'exception de quelques responsables politiques européens, parmi lesquels le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez, peu de dirigeants seraient prêts à dire ouvertement ce qui serait réellement nécessaire : la création d'un bras militaire de l'Union européenne ou, à défaut et en attendant sa mise en place, d'un véritable pilier européen au sein de l'OTAN. Selon lui, les efforts actuellement entrepris dans cette direction restent insuffisants.

Le politologue dit comprendre la volonté de préserver le partenariat transatlantique. Les deux parties en ont largement bénéficié par le passé. Toutefois, selon lui, une grande partie de la classe politique américaine ne voit plus aujourd'hui cette relation de la même manière : "Nous devrons, à un certain moment, accepter la réalité selon laquelle, pour environ la moitié de la communauté politique et de l'opinion publique aux États-Unis, cette vision n'est plus dominante. Et si c'est le cas, pouvons-nous vraiment continuer à dépendre tous les quatre ans d'un simple lancer de pièce qui décidera si nous devons vivre dans une inquiétude permanente ? Que devra-t-il donc se passer ? Je ne le sais pas. Je reste sceptique quant à la capacité des dirigeants européens actuels à entreprendre le grand pas nécessaire."

Convaincre les citoyens que l’Ukraine doit gagner la guerre

Lorsqu’on tourne le regard de l’Europe vers l’Est, il se porte inévitablement sur la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine. La question se pose alors de savoir comment convaincre les électeurs de la nécessité des sanctions contre la Russie alors que le grand public perçoit la Russie bien moins comme un ennemi que ne le font les experts. D’autant plus que ces sanctions ont un coût et qu’une personne sur quatre se dit préoccupée par la situation budgétaire.

Pour Josip Glaurdić, il aurait fallu aborder cette question différemment dès le départ. Selon lui, l’erreur de l’Union européenne a été d’aider l’Ukraine seulement dans la mesure nécessaire pour qu’elle ne perde pas la guerre. Cette approche a conduit à une longue guerre d’usure dans laquelle aucune des deux parties n’est en mesure de l’emporter. Il faudrait désormais un changement de perspective : l’Ukraine ne serait pas seulement en mesure de gagner cette guerre, elle devrait la gagner. Dans le cas contraire, c’est l’ensemble du système de sécurité européen qui s’effondrerait. Si l’on envoyait quasiment le signal qu’il est acceptable d’envahir le territoire d’un autre État, de tuer ses citoyens, puis d’être ensuite réhabilité sans difficulté, toute l’architecture de sécurité européenne s’écroulerait, avec des conséquences dramatiques : "Cela modifierait la manière de penser de toute l’Europe de l’Est. Pas seulement pour les Ukrainiens, mais aussi pour les Polonais, les Lituaniens, les Estoniens et tous les autres pays situés à proximité du front. L’Europe serait fondamentalement transformée dans sa nature même."

Plus généralement, Josip Glaurdić estime que les responsables politiques ont sous-estimé la capacité des citoyens européens à comprendre ce qui est nécessaire pour remporter cette guerre. Les populations ont du mal à adhérer à la manière dont le conflit est actuellement mené. Cette guerre d’usure est difficile à "vendre" à l’opinion publique. En revanche, s’il est possible de convaincre les citoyens de quelque chose, ce serait d’une stratégie orientée vers une victoire de l’Ukraine et offrant une perspective claire de paix durable et de stabilité aux frontières de l’Europe.

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