Témoignage"Mourir, c’est facile, revenir à la vie, c'est beaucoup plus difficile"

Raphaël Ferber
Victime d’une rupture d’anévrisme en mai dernier, le directeur du Gault&Millau Luxembourg, Laurent Fery, a passé 26 jours dans le coma. Aujourd’hui en rééducation au Rehazenter, il réapprend à vivre avec les séquelles, la fatigue et un corps qu’il doit reconstruire. Ce lundi, il assistera au gala du guide gastronomique sans monter sur scène. Une soirée qui aurait pu, confie-t-il, être un hommage à sa mémoire.
Laurent Fery lors d’une précédente édition du gala du Gault&Millau Luxembourg. Quelques mois après avoir été victime d’une rupture d’anévrisme qui l’a plongé dans le coma pendant 26 jours, le directeur du guide gastronomique aborde depuis mai dernier une longue période de rééducation.
Laurent Fery lors d’une précédente édition du gala du Gault&Millau Luxembourg. Quelques mois après avoir été victime d’une rupture d’anévrisme qui l’a plongé dans le coma pendant 26 jours, le directeur du guide gastronomique aborde depuis mai dernier une longue période de rééducation.
© Lena Le Roy

C’est dans la cafétéria du Rehazenter, en cette fin d’après-midi, que Laurent Fery raconte sa deuxième vie. Installé autour d’un café et d’une gaufre industrielle, le directeur du Gault&Millau Luxembourg revient sur les mois qui ont bouleversé son existence. Ce lundi 26 octobre, il ne sera pas sur scène pour présenter le gala du célèbre guide gastronomique. Une première pour celui qui s’est longtemps trouvé au cœur de cet événement.

À sa place, Marc Declerck, le CEO de Gault&Millau Benelux, prendra le relais. La soirée aurait pourtant pu prendre une tout autre tournure. Après sa rupture d’anévrisme, Laurent Fery aurait pu ne jamais retrouver ses fonctions, ni même assister à ce rendez-vous. "Mourir, c'est facile", lâche-t-il, "mais revenir à la vie, c'est beaucoup plus difficile".

"En un quart de seconde, j’étais mort"

En mai dernier, tout bascule. Laurent Fery est victime d’une rupture d’anévrisme, à son domicile, un soir. L’alerte est donnée par sa femme et les secours arrivent rapidement. Selon son récit, l’ambulance se présente quatre minutes après l’appel au 112. Un médecin identifie rapidement la gravité de la situation. Laurent Fery est pris en charge, puis transféré au Centre hospitalier de Luxembourg (CHL).

Il est aux environs de 22 h 45 lorsqu’il y arrive, un mardi soir, se souvient-il. La situation est grave. Une première hypothèse aurait été d’opérer le lendemain matin, mais après examen des images, une nouvelle décision est prise. L’intervention a lieu au milieu de la nuit, vers 1 heure. L’œdème cérébral est alors, selon lui, de la taille d’une orange. "J'ai eu beaucoup de chance qu'un neurochirurgien de garde soit présent ce soir-là."

Depuis mon réveil, je ne fais qu’une chose : essayer de me reconstruire. J'ai beaucoup de chance par rapport à beaucoup d’autres.
Laurent Fery, directeur du guide Gault&Millau Luxembourg.

Commence une période de coma, dont une partie est médicalement provoquée. Pour ses proches, l’attente dure 26 jours. Pour lui, le temps n’a pas la même consistance.

"En un quart de seconde, j’étais mort. C’était fini, la vie était terminée. Ça a duré une demi-seconde. Je suis parti, c’était doux, léger, drôle."

Il mesure aujourd’hui le décalage entre son expérience et celle de sa famille. Lui décrit un instant presque imperceptible ; ses proches ont vécu près de quatre semaines suspendus à l’incertitude.

"Il est bien plus difficile de revenir de l’au-delà que d’y aller. Depuis mon réveil, je ne fais qu’une chose : essayer de me reconstruire. J'ai beaucoup de chance par rapport à beaucoup d’autres."

Un réveil entre incompréhension... et Eurovision

À son réveil, Laurent Fery ne comprend pas immédiatement ce qui lui arrive. Les tuyaux, les appareils de surveillance et les dispositifs médicaux qui l’entourent lui inspirent des pensées inquiétantes. Il imagine se trouver dans un hôpital ukrainien, à Kiev, où l’on ferait des expériences scientifiques sur lui. Entravé et désorienté, il cherche à se lever pour aller aux toilettes, malgré ses difficultés physiques. Puis il finit par écouter les médecins.

Après des semaines de coma, le retour à la conscience se fait dans un environnement médical qu’il ne maîtrise pas. Les souvenirs sont fragmentaires, la perception brouillée. Une chose, en revanche, l’a marqué : "je ne sais pas si on a passé de la musique dans ma chambre, mais j'ai cru que le Luxembourg avait gagné l’Eurovision !"

L’anecdote prête à sourire, mais elle dit aussi quelque chose de la distance entre le monde qu’il retrouve et celui qu’il a quitté. À son réveil, il doit reprendre ses repères, comprendre ce qui lui est arrivé et accepter que son corps ne fonctionne plus comme avant.

Aujourd’hui, le Rehazenter est devenu son nouveau lieu de travail. "Je suis ici toutes les semaines, c’est mon nouveau job : me remettre sur pied. Je suis ici trois jours par semaine. Au début, j’étais là sept jours sur sept, 24 heures sur 24."

La rééducation est intensive. Pendant le coma, il a perdu 14 kilos de muscles. "Je ne savais pas qu’on pouvait ne plus être capable de rester assis si on n’avait pas suffisamment de muscles dans les jambes et les cuisses."

Ici en coulisses du gala du Gault&Millau Luxembourg, Laurent Fery espère retrouver progressivement ses activités et l’univers gastronomique qui le passionne.
Ici en coulisses du gala du Gault&Millau Luxembourg, Laurent Fery espère retrouver progressivement ses activités et l’univers gastronomique qui le passionne.
© Lena Le Roy

"J'ai demandé aux médecins : "qu'avez-vous fait de mon moteur diesel?""

Il a depuis repris sept ou huit kilos de muscles. Mais la récupération ne se résume pas à retrouver de la force. Il souffre de migraines chroniques, d’une fatigue importante et d’une perte partielle de son champ visuel gauche. Ce dernier problème, explique-t-il, est neurologique et non lié à ses yeux. Il poursuit donc également un travail d’orthoptie.

Parmi les exercices, il y a le ping-pong. Il raconte jouer parfois avec une patiente qui a connu une situation comparable à la sienne, mais qui a perdu une partie de son champ visuel latéral droit. "C’est quand même drôle, deux personnes comme nous qui jouent au ping-pong !"

Derrière l’échange de balles, il y a un exercice de rééducation, de concentration et d’adaptation. Chaque progrès compte. Laurent Fery évoque des résultats encourageants lors de ses tests visuels, même si le chemin reste long.

La fatigue demeure l’un de ses principaux obstacles. "J'ai demandé aux médecins : "qu'avez-vous fait de mon moteur diesel, celui qui avalait les kilomètres et était capable de fulgurance ?"" nous lance t-il, avec toujours cette volonté de ponctuer sa narration d'une pointe d'humour. "Aujourd’hui, ce moteur met un temps fou à se recharger."

Il tient pourtant à souligner ce que lui apportent les équipes du Rehazenter et les autres patients. "Le Rehazenter vous rend meilleur, plus beau, plus cool qu’avant ! J’espère que c’est le cas pour moi, et je le souhaite à tout le monde."

"J'ai une deuxième chance, une deuxième vie"

Le soutien ne s’est pas limité aux équipes médicales et à ses proches. Pendant son coma, des restaurateurs lui ont adressé des messages. "Énormément de restaurateurs m’ont écrit. On m’a lu leurs messages pendant que j’étais dans le coma, y compris ceux de certains établissements que nous avions déclassés. C’étaient des messages très bienveillants. J’ai le sentiment que ça m’a aidé."

Pendant son absence, le travail du guide a dû se poursuivre. Des inspecteurs venus notamment des Pays-Bas, de Belgique et de France ont contribué aux évaluations au Luxembourg. Les équipes se sont adaptées, et le guide a continué à vivre sans son directeur aux commandes.

J’ai une deuxième chance, une deuxième vie. Je veux la vivre pleinement. Presque comme avant
Laurent Fery, directeur du guide Gault&Millau Luxembourg

Laurent Fery exerce également depuis 2011 au sein de l’ADEM, au Service Handicap et reclassement professionnel. Il s’occupe notamment des aides financières aux employeurs qui engagent des personnes en situation de handicap. Depuis son accident, cette notion d’utilité a pris une résonance particulière.

"C’est une souffrance de ne plus avoir de charge de travail quotidienne, de ne plus voir ses collègues. Le travail, c’est aussi participer à la vie sociale, se sentir utile à la société. Mes collègues me manquent, que ce soit à l’ADEM ou chez Gault&Millau."

Il nous confie que des discussions sont en cours avec ses employeurs, les médecins du Rehazenter et la médecine du travail. Son entourage l’encourage à ralentir, mais lui veut conserver une perspective. "Je veux retourner travailler le plus vite possible. Je veux au moins avoir une perspective sur mon avenir."

À 55 ans, il estime que l’avenir reste devant lui. "J’ai une deuxième chance, une deuxième vie. Je veux la vivre pleinement. Presque comme avant."

Un gala qui aurait pu être un hommage posthume

Le gala du Gault&Millau Luxembourg, ce lundi, aura forcément une dimension particulière. Au début des préparatifs, l’hypothèse du pire avait été envisagée. Le gala aurait pu prendre la forme d’un hommage à celui qui, d’une année à l’autre, avait contribué à faire vivre le guide au Luxembourg. "Mais au lieu d’être un “in memoriam”, ça sera un gala avec des très grands vins, avec des très grands plats, des très grands chefs", explique-t-il. "Ça va être magnifique".

Quant à l'avenir, l'envie de continuer à diriger le guide au Luxembourg est toujours là. "C’est mon bébé, ce guide. Je suis là depuis le début. C’est un guide renommé à l’international, et je veux continuer à en être digne." Mais il sait que le retour dépendra de son état de santé. "Si mon état ne le permet pas, je m’effacerai. On se doit d’être juste et bienveillant. Beaucoup de choses ont bien fonctionné en mon absence. Et c’est bien, un peu de sang neuf. On va regarder ce que ça donne et on en tirera les conclusions."

En attendant, il veut croire aux possibilités de récupération et adresse un message à ceux qui traversent une épreuve similaire : "Il y a des solutions dans ce pays pour récupérer, il faut juste le vouloir."

Dans la cafétéria du Rehazenter, le café est terminé depuis 30 minutes et la gaufre n’est plus qu’un détail. "C'est quasiment la seule chose que j'ai mangé aujourd'hui" glisse t-il.

Ce lundi soir, au gala du Gault&Millau, Laurent Fery retrouvera au moins un univers qu’il connaît par cœur : celui des grands chefs, des belles assiettes et des plats autrement plus à son goût.

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