Immobilier au Luxembourg"Certains préfèrent perdre des loyers que de louer à des étrangers"

Gaël Arellano
Témoignage choc de deux agents immobiliers sur ce qui passe dans les coulisses du marché de la location au Luxembourg.
© AFP

Julien et Clara (prénoms empruntés) travaillent depuis des années dans le secteur de l'immobilier au Grand-Duché et ils ont accepté de nous parler d'un sujet qui est rarement abordé dans les médias: la discrimination sur le marché de la location.

S'ils ont accepté de se confier, c'est qu'ils ont tous deux été confrontés à des situations choquantes au fil de leur parcours professionnel. "Ça va du propriétaire qui ne veut pas d'Indiens parce qu'ils cuisinent avec du curry au propriétaire qui préfère perdre des loyers que de louer à des Africains" nous explique Clara.

Et la discrimination ne s'arrête pas là. "On a des propriétaires qui nous disent: ' pas d'Indiens, pas d'Africains, pas d’Arabes'", nous confie Julien. Il continue : "On en est arrivé à un stade où certains contacts nous appellent et on nous dit, ‘avant d’aller plus loin, c’est un Indien et il travaille chez Amazon, c’est bon ou pas ?'"

Mais qui sont ces propriétaires qui s’intéressent davantage aux origines de leurs locataires qu’à leur solvabilité ? Et comment réagissent les agents à ce genre de requêtes?

"UN SECRET DE POLICHINELLE"

D’après Julien, "ce sont principalement des propriétaires luxembourgeois" et en ce qui concerne leur réaction, il insiste sur le fait que les agents immobiliers sont "des intermédiaires" et qu'ils n'ont "rien à dire". C'est le propriétaire qui a le dernier mot. Pas que cela décourage Clara qui nous assure: "Indien ou pas, si le dossier est solide, il est quand même présenté." 

Julien reprend en expliquant "que ça dépend aussi du niveau de confiance que l'on a avec le propriétaire. Quand on ne les connaît pas très bien, et bien on marche sur des oeufs". Cependant, il insiste sur le fait qu'il ne faut pas généraliser: "J'ai beaucoup de clients qui sont propriétaires et qui sont très ouverts et très aimables."

Il va même plus loin en expliquant que parfois "c'est le locataire le problème". "L'habit ne fait pas le moine. Des personnes qui ont un salaire important peuvent être de vrais porcs chez eux" a-t-il affirmé.

Ce qui l'a amené à nous parler d'une "autre" discrimination qui existe sur le marché de la location au Grand-Duché: la discrimination socio-professionnelle. "Certains propriétaires nous disent clairement ‘Je veux une personne qui travaille aux institutions européennes ou un banquier’. Donc si vous travaillez dans un restaurant…"

Il n'hésite pas à le dire: "Une personne qui travaille dans la restauration qui a un salaire très correct, il va galérer plus que les autres, ça c’est clair. C’est toujours une question de réputation. Il y a beaucoup de préjugés..."

QUAND LES ORIGINES DÉRANGENT... 

Pour sa part, Clara a pris le temps de nous expliquer un cas concret où l’origine d'une potentielle locataire a fait capoter un dossier.

"Elle était Africaine mais lui n’était pas Africain. C'était une famille avec deux enfants. Le dossier était solide... Mais le propriétaire a préféré perdre des loyers que de prendre des étrangers" a-t-elle déploré. Elle explique que le propriétaire s'est indigné du fait que des Africains soient recrutés au Luxembourg.

"J'ai été choquée. Finalement, on m'a retiré le bien. J'avais présenté des candidatures d'étrangers venant d'Inde, d'Afrique et des pays de l'est. Au final, je n'ai pas eu la possibilité de le louer. Ils l'ont confié à une autre agence." C'est apparemment ce que risquent les agents qui ne se plient pas aux exigences discriminatoires de certains propriétaires.

Dans une conclusion presque fataliste, Julien nous a rappelé qu'au Grand-Duché "c'est un marché où on a beaucoup de demande et pas assez d'offre" et que du coup, "les propriétaires dictent leur loi".

PAS DE TRACES ÉCRITES

Lorsqu’un propriétaire décide de ne pas louer son bien à une personne à cause de ses origines, il se rend coupable de discrimination directe et enfreint ainsi la loi du 26 novembre 2006. Il peut dès alors être tenu responsable de ses actes devant la justice.

Le problème, c’est que dans la pratique, "tous ces échanges se font à l’oral" nous assure Julien. Les propriétaires, bien conscients d’être dans l’illégalité la plus totale, "ne laissent pas de traces écrites" de ce genre d’échanges. Il devient donc difficile de prouver qu'il y a bien eu discrimination.

Cela étant dit, les victimes de discrimination ont tout de même plusieurs interlocuteurs à leur disposition au Luxembourg. Ils peuvent s’adresser au Centre pour l’égalité de traitement (CET), à la Chambre des Salariés si les faits de discrimination ont eu lieu sur le lieu de travail et à l’Office luxembourgeois de l’accueil et de l’intégration (OLAI).

Enfin, les victimes peuvent également faire appel à un avocat si elles disposent de preuves concluantes que discrimination a bien eu lieu.

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