Un projet "un peu fou"Il a construit sa maison au Luxembourg... avec de la paille

Romain Van Dyck
Un Luxembourgeois a eu l'idée audacieuse de construire sa maison lui-même avec des matériaux naturels : bois, paille, argile et chaux. Rencontre avec Marc Neu, un "militant bâtisseur" qui partage son savoir-faire avec des demandeurs d'emploi.
Il a construit sa maison en paille au Luxembourg
"Il n'y a aucun isolant qui peut battre ce tarif-là" déclare Marc Neu, un "amoureux de la construction en paille".

"Une botte de paille comme ça, d'environ un mètre dix, c'est 5 ou 6 euros pièce. J'ai isolé toute ma maison, depuis la dalle de sol jusqu'à la charpente, avec ça, pour 6.000 euros ! Ce n'est vraiment pas grand-chose. Aucun isolant ne peut battre ce tarif-là" garantit Marc Neu.

Ce Luxembourgeois est un oiseau rare. Du genre à avoir construit sa maison lui-même. Et comme si ça ne suffisait pas, il a décidé de bouder les matériaux contemporains - parpaing, plaques de plâtre, polystyrène, etc. "Je suis amoureux de la construction en paille" clame Marc avec un grand sourire.

Un projet un peu fou ? "Complètement", confesse-t-il lui-même. Mais qui fait des émules. Nous avons pu le constater en nous rendant dans un vaste hangar à Colmar-Berg, une annexe du Centre National de Formation Professionnelle Continue (CNFPC) d'Ettelbruck. À l'intérieur, on découvre le chantier d'une "maison durable", construite à l'échelle 1:1 !

Cette maison est un exercice grandeur nature de construction durable. Elle pourra être démontée et remontée pour chaque formation, avec l'avantage de générer très peu de déchets non recyclables.
Cette maison est un exercice grandeur nature de construction durable. Elle pourra être démontée et remontée pour chaque formation, avec l'avantage de générer très peu de déchets non recyclables.
© RTL

"Pour moi, la construction durable, c'est la Rolls-Royce des maisons"

Pendant 21 jours, huit personnes vont participer à ce chantier de maison unifamiliale en bois, paille, argile et chaux. Elle sera construite le temps de la formation avant d'être démontée. Marc est le chef d'orchestre : "Ce sont tous des demandeurs d'emploi. Il y a des dessinateurs en bâtiment, des maçons, des ingénieurs, des étudiants... L'idée est d'ouvrir leur horizon en leur montrant ce qu'est la construction durable" explique-t-il.

Et il ne faut pas avoir peur de se salir ! Ce jour-là, une projeteuse d'enduit est à leur disposition. Il s'agit d'une sorte de réservoir qu'on remplit d'argile liquide, pour ensuite la souffler sur les murs en bottes de paille. "L'argile, c'est un produit fascinant. Si tu es en train d'enduire à l'argile, et que ton meilleur pote vient boire une bière avec toi, tu peux laisser tous tes outils en plan et les réutiliser le lendemain en les humidifiant. Si tu fais la même chose avec du béton, tu peux jeter toutes tes truelles, tes taloches, ta bétonnière... tout sera sec et figé " s'enthousiasme Marc devant ses élèves.

Rubia Machado (à gauche) tient dans la main la projeteuse d'enduit à l'argile.
© RTL

"Construire une maison avec des matériaux tellement nobles et simples comme le bois, la paille, et l'argile, pour moi, c'est la Rolls-Royce des maisons. Alors oui, avec du béton et du polystyrène je peux aussi avoir un bon résultat au niveau des performances énergétiques, mais au niveau protection des ressources, la maison durable est imbattable" affirme-t-il. "Parce que c'est une construction saine de A à Z. Le jour où je dois démonter une maison comme ça, j'ai à 90% du bois non traité, de la paille non traitée, de l'argile, donc je n'ai pratiquement rien à mettre à la décharge".

On discute avec l'un des participants, Houssem Eddine Drici, originaire d'Algérie et diplômé d'un master en efficacité énergétique à l'université de Luxembourg: "Je fais cette formation dans le cadre d'un accompagnement de l'ADEM. Cette construction montre qu'il est possible de construire des bâtiments très performants au niveau énergétique. En Algérie, on a beaucoup de constructions avec de la pierre, de la terre, etc., et on a bien remarqué qu'avec ces matériaux, on peut réguler la température naturellement en toute saison, sans chauffer ni ventiler".

Et le feu ? L'humidité ? les rongeurs ?

"Il y a trois préjugés classiques sur la construction paille: ça brûle, ça pourrit, et y'a les souris" résume Marc. Des idées-reçues qu'il s'emploie à démonter: "Oui, la paille, ca brûle, comme le bois et le papier, et le polystyrène aussi d'ailleurs. Mais essaie d'enflammer un tronc d'arbre avec un briquet ? C'est le même principe ici : les bottes de paille sont si denses, si compactes, qu'il n'y a pas assez d'oxygène pour les enflammer."

"Quant au risque de moisissure, ce n'est pas censé arriver si elles sont de bonne qualité. Donc s'il y a de l'humidité c'est qu'il y a un problème de mauvaises bottes ou au niveau de la construction elle-même..." dit-il, citant en exemple les nombreux bâtiments construits en bois et paille - maisons à colombage, immeubles, églises - qui ont traversé les siècles sans broncher.

Marc devant un mur en coupe laissant apparaitre l'ossature bois, l'isolation en paille, les couches d'enduit, et même un système de chauffage mural.
© RTL

Quant aux rongeurs qui viendraient grignoter les grains restés dans la paille, il n'y croit pas davantage, "à cause de la densité, de l'ossature bois et de l'enduit, et puis avec les machines agricoles modernes il n'est plus censé y avoir de grain dans la paille. Je dis toujours que les souris ont plus de chance de venir chercher des cornflakes dans ta cuisine que de trouver un grain sur la botte de paille".

Et la surchauffe des maisons en bois durant l'été ? "C'est le défi effectivement. Il faut bien concevoir la maison, le type de façade en fonction de l'orientation... On se sert notamment de briques en argile, qui apportent de la masse et régulent la température et l'hygrométrie".

Il précise encore que "chez moi, sous ma dalle en bois et paille, il y a 80 cm de vide ventilé, ce qui me protège contre les remontées capillaires, les émanations de radon, et le risque de thermites". Cela tombe bien, c'est la prochaine étape de notre visite...

Plus sain, mais aussi plus cher !

La maison de Marc n'est pas encore terminée, mais le plus dur est fait !
© RTL

Il est 16h30, la journée de formation s'achève pour les élèves de Marc. Nous l'accompagnons jusqu'à son projet le plus personnel : sa maison en paille. C'est là qu'il a passé les trois dernières années, été comme hiver, à construire cette maison de 200 m2 en bois, paille et argile. "Il faut être un peu fou pour faire ça, en plus du reste" souffle-t-il. Il vient d'y emménager il y a quelques jours. Le chantier n'est pas terminé : il reste encore des finitions plus ou moins urgentes - terminer la pose d'un bardage bois sur la façade, enduire des murs, terminer des encadrements de fenêtre... "Mon niveau d'énergie est un peu bas, je dois le remplir avant de réattaquer. Et ça a nécessité pas mal de sacrifice avec ma famille, mes amis... Mais le résultat est là. Je me sens fier. Tout ça m'amène de l'expérience. Et en tant que formateur en construction durable, j'ai prouvé que je sais un peu de quoi je parle" sourit-il.

A l'intérieur de sa maison, le bois est partout. Souvent brut, à peine huilé. Dans l'escalier qui monte à l'étage, on aperçoit même la dalle en bois, composée de poutres de bois fixées entre elles sans colle, seulement avec de grosses chevilles en bois massif. Plus bas, Marc prévoit d'ouvrir un mur pour y fixer une "vitre de vérité", qui laissera apparaître l'isolation en paille.

Depuis leur emménagement, lui et sa famille ont pris leurs marques et ne boudent pas leur plaisir. "On se sent bien ici. Avant, on vivait dans une des plus vieilles maisons d'Useldange, en pierre, on avait froid tout le temps. Ici, on a un poêle de masse qui suffit à chauffer toute la maison."

Marc pointe du doigt une des chevilles en bois qui traversent la dalle en bois, à l'étage de sa maison.
© RTL

Reste la question que tout le monde se pose : le coût d'une maison durable. "Il est plus élevé qu'une maison conventionnelle, et c'est logique. C'est une question d'échelle : on ne construit pas assez avec le bois et la paille pour pouvoir concurrencer les entreprises traditionnelles. Et la main d'œuvre coûte cher au Luxembourg : manipuler une botte de paille coûtera plus cher que coller un panneau en polystyrène, sauf si on fait cette étape soi-même ou avec ses amis."

C'est d'ailleurs l'avantage de ce type de construction : il facilite grandement l'auto-construction, "car enduire un mur de paille avec de l'argile, c'est pas de la "rocket science", c'est facile". On lui demande donc son budget final : "Vu que j'ai fait presque 90% des travaux moi même, je devrais tourner aux alentours de 450.000, 500.000 euros pour une maison de 200m2. Soit entre 2.000 et 2.500 euros le m2, ce qui est en dessous des tarifs au Luxembourg" qui se situent en moyenne entre 2.500 et 4.000€ le m2 (hors terrain).

"Toutes ces «mertes» qui permettent des passeports énergétiques merveilleux"

Au Luxembourg, l’établissement d’un certificat de performance énergétique (CPE) est obligatoire lors de la vente, la location, la transformation, l’extension ou la construction d’un bâtiment d’habitation. Une exigence saluée par Marc, mais qui met en garde contre un certain "greenwashing" : "J'ai été conseiller en énergie pendant 20 ans. J'ai vu beaucoup de nouvelles constructions ou de rénovations qui mettaient l'accent sur l'efficacité énergétique. Ce qui est très bien, il faut arrêter de gaspiller comme avant. Mais il y a différents chemins pour y arriver. On peut construire des maisons béton et polystyrène, ou on peut le faire avec des matériaux naturels comme moi."

Le problème des maisons conventionnelles, poursuit-il, "c'est qu'on regarde les performances énergétiques du bâtiment lorsqu'il est construit. Mais on oublie complétement avant et après. L'excavation des ressources, leur transport, la pollution chimique, et puis la fin de vie, le recyclage... On devrait faire comme les peuples indigènes : emprunter les produits de la nature de notre vivant, et les restituer quand on meurt. Mais avec le béton, le polystyrène, les peintures synthétiques, les mousses polyuréthanes et toutes ces 'mertes' qui permettent pourtant des passeports énergétiques merveilleux, on est très loin de ça. On est en train de détruire notre planète en croyant la sauver avec ces maisons pourtant classées A+".

À lire, les précédents reportages de cette série sur la construction au Luxembourg :

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