Dans la première partie de notre entretien avec le politologue Josip Glaurdić, nous avons abordé la manière dont le public luxembourgeois et les experts locaux perçoivent la sécurité de l’Europe et du Luxembourg, ainsi que la manière dont l’Union européenne devrait agir pour garantir sa sécurité et convaincre les citoyens de la nécessité des mesures à prendre à cette fin.
Dans cette deuxième partie, il est question de ce que le Luxembourg peut faire, au sein de l’Union européenne, pour garantir sa propre sécurité.
Le rapport Luxsentinel décrit le Luxembourg comme un pays se trouvant au coeur d'une tension stratégique particulière : d’un côté, il s’agit d’un petit État disposant de capacités limitées pour défendre ses intérêts au moyen des instruments traditionnels de puissance. De l’autre, il est fortement exposé aux conséquences d’un ordre mondial de plus en plus instable, aux pressions économiques, aux menaces dans le cyberespace et dans le domaine de l’approvisionnement énergétique, ainsi qu’à une organisation européenne potentiellement de plus en plus fragile.
Les experts interrogés dans le cadre de l’étude partagent largement ce constat. Selon eux, le Luxembourg n’est pas, à lui seul, un acteur stratégique majeur, mais il contribue néanmoins à la politique européenne de sécurité grâce à son expertise dans certains domaines. Pour 60 % des experts, l’expertise luxembourgeoise se situe principalement dans les secteurs de la finance et de l’économie. Par ailleurs, 55 % considèrent le Grand-Duché comme un médiateur œuvrant, au sein de l’Union européenne, à la constitution de coalitions. Presque autant, soit 53 %, voient également le Luxembourg comme un important lieu de rencontre où se réunissent des acteurs européens et internationaux. Enfin, 31 % des experts estiment que le Luxembourg dispose d’une forte expertise dans les domaines des technologies, des données et des activités liées à l’espace, tandis que 27 % mettent en avant son expertise juridique.
Bien que les experts identifient clairement des domaines dans lesquels le Luxembourg possède une forte expertise, 40 % des personnes interrogées considèrent que la politique étrangère luxembourgeoise consiste principalement à adopter des positions définies par les États membres les plus importants.
On peut donc se demander ce que le Luxembourg pourrait entreprendre pour agir de manière plus proactive en faveur de sa propre sécurité en matière de politique étrangère.
Selon Josip Glaurdić, il faut d’abord comprendre que le Luxembourg, en tant que membre fondateur de la Communauté européenne, a joué un rôle plus important dans le processus d’intégration européenne que ce que la seule taille du pays pourrait laisser penser. Cependant, il est très différent d’exercer un rôle de leadership au sein d’une communauté de six pays que dans une union composée de 27 pays. Il est tout à fait normal qu’un petit pays soit moins influent dans un tel contexte.
Cela ne signifie toutefois pas qu’il ne puisse rien faire pour sa propre sécurité. Au contraire, le Luxembourg a abordé de manière intelligente la question de son rôle dans la sécurité européenne. Le pays s’est spécialisé dans certains créneaux de niche qui revêtent pourtant une importance particulière. C’est précisément dans cette direction que le Luxembourg devrait continuer à avancer à l’avenir : "Si vous voulez vous impliquer, faites-le dans les domaines où vous pouvez véritablement faire la différence. Par exemple lorsqu’il s’agit de l’espace et des satellites, ou encore de la cybersécurité. C’est la voie à suivre."
Par ailleurs, le Luxembourg pourrait et devrait continuer à s’investir pour faire avancer le processus d’intégration européenne. Cela concerne deux dimensions. Le rapport montre clairement que ni le grand public ni les experts ne sont opposés à l’adhésion de nouveaux pays. Toutefois, les deux groupes estiment que l’élargissement de l’UE devrait être guidé par des intérêts stratégiques, sans pour autant négliger les critères d’adhésion déjà établis. En même temps, il faudrait veiller à ce que l’Union reste capable de prendre des décisions :
"Le Luxembourg peut et devrait faire encore davantage pour faire progresser l’intégration européenne. L’un des enseignements de notre rapport est que tant le public que les experts considèrent que la manière dont les décisions sont actuellement prises au sein de l’Union européenne ne fonctionne pas. Pourtant, tous deux estiment également qu’il faut plus d’Europe. Nous avons besoin d’une intégration européenne meilleure et plus profonde, et lorsqu’il s’agit d’élargissement, nous avons besoin d’une approche pertinente.
J’ai été surpris de constater que ni les experts ni le public ne sont opposés à un élargissement. Tous deux souhaitent cependant un élargissement qui ait du sens et qui soit orienté vers les besoins géopolitiques de l’Union."
Cependant, le Luxembourg ne joue actuellement aucun rôle moteur dans ces deux domaines. Selon le chercheur de l’Université du Luxembourg, le Grand-Duché donne plutôt l’impression de chercher à se ménager une sécurité en s’appuyant sur le partenariat transatlantique avec les États-Unis. Le pays ne fait pas figure de leader dans la construction d’une autonomie stratégique européenne ni dans les questions liées à la sécurité européenne. On a l’impression que les décideurs politiques et les milieux économiques souhaitent préserver aussi longtemps que possible ce partenariat transatlantique. Cette attitude est compréhensible d’un côté, mais de l’autre, il faut aussi reconnaître que le cœur du modèle étatique et du modèle de développement luxembourgeois repose sur une Europe stable :
"Encore une fois, un partenariat transatlantique qui fonctionne est une excellente chose. Mais à un certain point, il faut réaliser que l’essence même du modèle étatique et du modèle de développement luxembourgeois est une Europe qui fonctionne, une Europe en paix avec elle-même et qui bénéficie de la paix à ses frontières. Si le partenariat transatlantique permet cela, tant mieux. Cela a été le cas durant les 70 dernières années. Mais est-il encore essentiel aujourd’hui ? Je ne le pense pas. C’est à ce moment-là qu’il faut revoir sa manière de réfléchir."
Le principal défi institutionnel réside toutefois dans le fait que l’Union européenne ne peut prendre ses décisions les plus importantes en matière de politique étrangère que lorsque tous les États membres sont d’accord. Selon Josip Glaurdić, cela doit changer d’une manière ou d’une autre. L’une des pistes serait celle d’une Europe à plusieurs vitesses. Le chercheur explique qu’il a longtemps été sceptique à l’égard de cette idée. Aujourd’hui, il considère néanmoins qu’il s’agit de la meilleure solution, qui soit aussi applicable. D’ailleurs, la possibilité pour certains pays d’approfondir davantage leur coopération au sein de l’Union que d’autres, existe déjà depuis des années dans certains domaines, notamment avec l’espace Schengen et la zone euro.
Pour un petit pays comme le Luxembourg, il est essentiel à sa survie que le système international fondé sur des normes, des règles et le respect de la souveraineté soit préservé. Le Luxembourg et l’Europe devraient donc faire tout leur possible pour que la communauté des États qui continuent à respecter ces principes reste aussi vaste et aussi forte que possible :
"Pour former une coalition internationale de pays attachés à ces principes. Pour trouver des alliés, qu’il s’agisse du Canada, de l’Australie, du Japon, de la Corée du Sud, de l’Inde, de pays d’Amérique du Sud ou de tout autre partenaire possible. Il s'agit de préserver les fondements de l’ordre international fondé sur des règles, alors même que l’état d’esprit mondial change."
Enfin, les aspects financiers, économiques et budgétaires jouent également un rôle important lorsqu'il s'agit de la politique de sécurité du Luxembourg. L’étude montre que 51 % des experts et 25 % du grand public considèrent les inégalités économiques croissantes comme un risque pour la prospérité du pays. Par ailleurs, près d’une personne sur cinq parmi le public estime que la prospérité est menacée par un niveau élevé d’endettement public et par les pressions exercées sur le budget de l’État. Dans ce contexte, comment convaincre des résidents qui s’inquiètent des inégalités économiques et de la situation budgétaire qu’il est nécessaire d’augmenter les dépenses de défense ? Des moyens financiers qui risquent alors de faire défaut dans d’autres secteurs.
Selon Josip Glaurdić, c’est effectivement une question difficile. Un budget reste un gâteau de 100 % qu’il faut répartir. Mais le problème est plus complexe qu’une simple question de répartition. Les sociétés européennes sont confrontées au fait que les jeunes générations ont, de manière compréhensible, le sentiment que leur niveau de vie ne sera pas meilleur que celui des générations précédentes. Le modèle économique a échoué lorsqu’il s’agit de protéger les personnes les plus vulnérables sur le plan économique et de garantir l’accès à un logement abordable. Si l’on veut convaincre durablement les prochaines générations de la nécessité des dépenses de défense, il faut résoudre ces deux problèmes. Sans cela, on leur demande de financer la défense d’un système qu’ils considèrent comme injuste à leur égard :
"On leur dit en substance qu’il faut dépenser davantage pour la défense, tout en réduisant éventuellement certaines mesures sociales. Pourtant, certaines personnes ont besoin de ces mesures pour survivre dans un système économique injuste. On demande donc aux citoyens de défendre un système dysfonctionnel. Cela ne fonctionne pas. Les gens n’accepteront pas cela. Pour eux, ce serait une démarche illogique."
Au final, il faudrait parvenir à créer un modèle économique plus équitable que l’actuel, puis pouvoir dire aux citoyens : voilà le système que nous défendons.